Sa vie

REFLEXIONS SUR LA CHOAH EN GUISE D'INTRODUCTION

Réflexions sur la Choah à l'occasion du Rassemblement des Survivants de l'Holocauste, en Israël du 14 au 18 juin 1981.

Personnellement, j'avais l'impression d'assister à une prise de conscience sur le sens de la Choa.

Nous ne sommes pas de ceux qui, immédiatement après l'Evénement, étaient capables de l'interpréter. Nous manquions de force physique et morale, de sérénité, d'expérience et, surtout du recul pour cela. Nous ne nous abstenions pas cependant d'en parler quand on nous interrogeait à ce sujet. Souvent cela se résumait à une simple confirmation de l'existence des camps de la mort et des chambres à gaz.

Récemment, seulement, depuis la majorité légale de mes plus jeunes enfants, j'ai été l'objet d'un véritable "interrogatoire" de la part de mes proches concernant la Choa.

Sans doute, fallait-il un âge requis pour prendre possession d'un héritage qui vous engage : l'héritier devant déclarer vouloir l'accepter.

En ajoutant les années de la génération montante au temps nécessaire à l'insertion sociale des parents, nous obtenons à peu près quarante ans, durée du séjour autrefois de nos ancêtres dans le désert.

Sans enfants, point de transmission. C'est pourquoi ce Rassemblement ne pouvait pas avoir lieu plus tôt. J'eus l'impression, ici, au Mur Occidental, de me retrouver au Mont Sinaï à l'exemple de nos ancêtres, il y a trois mille cinq cents ans. Ceux-ci, rapporte la Tradition, avaient donné comme garantie de leur engagement de fidélité à la Torah, justement, leurs descendants.

Il y eut prestation de serment de la génération après la Choa devant le KOTEL HAMAARAVI. Ce fut le moment culminant et le plus touchant du Rassemblement. D'un commun accord, ils s'écrièrent : "nous acceptons le Testament des Survivants de la Choa".

Que contient-il ?

Six millions de noms gravés dans la mémoire de chaque Juif et un seul cri :

"Souviens-toi»

Six millions de vie, six millions de bûchers, six millions d'autels, pas un seul ange pour retenir la main du bourreau.

Six millions de martyrs de la foi, sûrs de leurs droits, du triomphe

de D..

L'holocauste

Cette appellation ne fait pas l'unanimité des Juifs. Nous connaissons !'Holocauste d'Abraham, en hébreu : AKEIDATH ITS'HAK, ligotage d'Isaac. (Genèse, chapitre 22) Nous en invoquons le mérite à l'occasion des fêtes austères : Roch-Hachana et Yom-Kippour. La ressemblance n'en est que partielle : son mérite doit rejaillir certes sur toute l'humanité et, en particulier, sur le peuple d'Israël. Mais, malheureusement, les nations n'ont pas écouté l'appel de D., et il y eut six millions de victimes Jmves.

Dans l'esprit biblique, l'holocauste est le plus élevé des sacrifices.

La chair de l'animal est entièrement consumée sur l'autel.

'OLOH en hébreu, prononciation ashkénaze, c'est le sacrifice journalier à l'époque du Temple de Jérusalem : "holocauste perpétuel". De nos jours, il est remplacé par la prière quotidienne selon la parole du prophète Osée - 14.3 - "Nous accomplirons les sacrifices par l'expression de nos lèvres". Son rôle est le maintien du lien entre le Créateur et Ses créatures ainsi que la préservation de la paix parmi les hommes.

Nous voilà loin de la signification du terme Holocauste adopté par certains pour désigner le massacre perpétré par les nazis. On n'a pas encore tout dit à ce sujet. Quant à nous, nous voudrions en faire un phare pour éclairer l'avenir, et non point une fosse commune, un tombeau.

Nous n'avons pas l'intention de nous livrer à des prophéties ou à des prévisions ; nous osons à peine aborder ce sujet. Il est difficile d'être à la fois acteur et spectateur. Les générations ultérieures seront plus qualifiées que nous-mêmes pour en parler lucidement.

Pendant ce Rassemblement, nous nous sommes bornés, à vouloir saisir un seul aspect de la Choa : comment faire pour s'en souvenir constamment ?

Cinq jours durant, je réfléchissais avec un respect filial aux dernières paroles de mon père, au souvenir béni : "reste vivant, mon fils, et souviens-toi". Ce fut dimanche 11 octobre 1942. Ces paroles me convainquirent d'aller me cacher et ne pas le suivre à la place du Marché où l'on rassemblait les Juifs avant la déportation à Treblinka. Le lendemain, le 12 octobre, il fut assassiné par les S.S. sans que je sache dans quelles circonstances. Un document en ma possession du Tribunal d'Ostrowiec l'atteste. Huit jours après, j'eus le triste privilège de l'enterrer avec d'autres victimes au cimetière juif dans une fosse commune. Nous fûmes trois à profiter de son conseil. Nous le sommes encore à l'heure où j'écris.

Au milieu de dix mille survivants de la Choa, nous entendîmes un nombre infini de fois la parole : "se souvenir et témoigner", tel l'impératif biblique au sujet de la Sortie d'Egypte - Deutéronome. 15.3 - "Afin que tu te souviennes de la Sortie d'Egypte tous les jours de ta vie» ?

Nul, parmi les Juifs du moins, n'ignore le premier des Dix Commandements : "Je suis l'E. ton D. Qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison d'esclavage". (Exode 20.2).

Faut-il voir dans ce Rassemblement sur la Terre d'Israël, intitulé

«de la Choa à la Renaissance », la même relation qu'il y a entre la Sortie d'Egypte et la Révélation sur Mont Sinaï ?

Sans pouvoir répondre à cette question, nous croyons qu'il faut se souvenir de la Choa au même titre que de la Sortie d'Egypte et de la Révélation du Sinaï.

On épiloguera longtemps sur la justesse du terme "Holocauste", caractérisant le génocide du peuple juif. Une chose est certaine, dans la perspective juive du sacrifice d'Isaac, les cendres des six millions de Juifs venaient d'être déposées sur le Mont Moria devant D. et les hommes, afin que pareille catastrophe ne se produise plus jamais et que le mérite des victimes puisse nous assister dans le combat de l'existence.

RACONTE-MOI LA CHOA

La Choa a commencé à la déclaration de la deuxième guerre mondiale : le premier septembre 1939, 17 Eloul 5699 de la création du monde, environ deux semaines avant Roch-Hachana.

Les Allemands venaient de lâcher les premières bombes sur la Pologne, ainsi que sur notre ville d'Ostrowiec. Sept jours durant nous avons passé, vingt quatre heures sur vingt quatre, dans la cave de notre maison aménagée en abri : 13, ulica Mlynska.

Comment viviez-vous dans cet abri ?

Très mal. Nous y étions plusieurs familles, une trentaine de personnes installées sur des paillasses dans un espace de cent vingt mètres carrés, divisé en trois pièces. Il y avait de l'eau potable et de la nourriture pour tenir quelque temps sans sortir.

Sept jours après, vendredi, veille de Chabbath, les soldats allemands ont fait leur apparition. Non loin de chez nous, nous avons aperçu trois chars allemands en stationnement. Aussitôt après, nous avons vu déferler des troupes blindées, des canons, des chars, toute sorte d'armement jamais vu jusqu'à présent.

Un joli défilé militaire !

Pas pour tout le monde.

Soudain, un soldat saute d'une Jeep, se précipite sur mon père portant barbe et couvre-chef - l'ayant reconnu comme Juif -, le roue de coups et le traîne dans une cour voisine où il l'a laissé plus mort que vivant.

Il en est mort ?

Non, pas cette fois-ci. Il mourra plus tard, le 12 octobre 1942 sur la Place du Marché, assassiné par les S.S., chargés spécialement de l'extermination des Juifs.

C'est ainsi que nous avons fait la connaissance des "nazis", nationalistes - racistes, ne reconnaissant que leur propre nation et vouant le peuple juif à la disparition totale.

Qui a inventé cette horreur ?

Adolphe Hitler, auteur du "Mein Kampf'', Mon Combat, devenu en 1933 dictateur de l'Allemagne. Il y rend responsable les Juifs de tous les malheurs de l'Allemagne et de l'Europe. C'est un livre de haine et de mégalomanie, folie des grandeurs. Nous avions sous-estimé notre adversaire quant à sa volonté destructrice.

Et les Allemands l'ont suivi ?

Oui, malheureusement. Nous en sommes témoins. Il y a même eu des exceptions qui confirment la règle générale. Ce sont quelques écrivains et hommes de sciences qui ont dû quitter alors !'Allemagne. Il a aussi trouvé des collaborateurs dans la plupart des pays d'Europe.

Les autres nations du monde l'ont laisséfaire ?

Oui.

Cela a été également le cas du Pape Pie XII.

Ils ont été donc tous complices !

En quelque sorte.

COMMENT, HITLER S'ETAIT-IL PRIS ?

Maintenant, ce n'est plus un secret. Il a pratiqué la "mise en condition".

Imagine un animal qu'on habitue à obéir à son maître, parce qu'au bout de la course il trouve son intérêt. Un tel animal, au moindre signal, se met en mouvement et court vers son but sans se demander ce qu'il y a après.

Hitler avait créé un ministère de la propagande à cet effet.

Pour informer les gens de cette trouvaille ?

Non, pas du tout ! Pour les désinformer, pour les égarer et faire passer le mensonge pour la vérité.

LA TERREUR

Dès· 1e premier jour d'occupation, les nazis faisaient régner la terreur au sein de la population juive. Ils ont fermé les Ecoles juives, les Synagogues - la plupart ont été incendiées -, les Maisons d'étude et les Institutions sociales. Rafles pour travaux forcés le jour, et tueries la nuit étaient notre lot presque quotidien. Certains rentraient le soir à la maison estropiés ou infirmes. D'autres étaient morts sur le lieu de travail ou bien expédiés vers des destinations inconnues dont nous ferons connaissance plus tard.

Auschwitz ?

Par exemple.

Ils ont créé aussitôt des Judenrath, Conseil de la Communauté · juive dont le rôle consistait à désigner les futures victimes nocturnes en fournissant noms et adresses. Les uns étaient tués sur place, les autres étaient envoyés vers les destinations inconnues. Le matin, les rues étaient jonchées de cadavres. Cela se passait avant l'instauration du Ghetto en octobre 1940. Ces "actions" nocturnes visaient particulièrement les médecins, les infirmiers, les avocats, les enseignants et les responsables sociaux juifs, des hommes seulement. Le but en était évident : priver les Juifs de ses cadres, utiles au maintien de la Communauté. Chaque mois, une trentaine de ces hommes disparaissaient ainsi de notre horizon de

terreur. Nous avons retrouvé vivants à Auschwitz deux de ces déportés de la première heure : les frères BAJNERMANN, infirmiers.

Où étais-tu pendant les rafles ?

A la maison de mes parents. Je ne sortais généralement pas. De temps en temps, j'ai été désigné aux travaux forcés pour la journée d'où l'on revenait vivant en principe. Le but recherché était de nous humilier et de nous briser physiquement et moralement.

« INCIDENT » QUI FAILLIT ME COUTER LA VIE

Un jour d'été 1940, j'étais en train de regarder à travers la clôture de notre cour ce qui se passait dans la rue. Tout à coup, je vois un soldat nazi courir dans ma direction. Pris de panique, je me sauve à l'intérieur de la maison. Le soldat enjambe alors la clôture et me rattrape dans l'appartement des grands-parents paternels. Pistolet sur ma tempe, il me demande pourquoi je l'observais ainsi.

"J'admirais votre belle allure", dis-je crânement !

"Ach so" - s'il en est ainsi -, s'esclaffe-t-il en claquant des talons

et s'en fut.

Le Chabbath suivant "l'incident", j'ai récité en montant à la Torah la bénédiction de HAGOMEL - action de grâce - pour avoir échappé à un danger.

Quel âge avais-tu à ce moment-là ?

Quinze ans et "trois millénaires".

Les fêtes de Tichri - de l'automne - approchaient à grands pas, pour la deuxième fois sous l'occupation nazie de la Pologne. Nous nous étions plus ou moins habitués à cette drôle de vie ayant constamment l'épée suspendue au-dessus de nos têtes. Beaucoup d'œuvres charitables ont vu alors le jour, afin de soulager la misère matérielle et morale de la population juive. Nous nous préparions déjà àla constitution du Ghetto.

LE GHETTO

Grand remue-ménage à la veille des fêtes : déménagement, emménagement, entassement des douze mille Juifs d'Ostroviec auxquels devaient s'ajouter huit mille des environs, de Konin et de Vienne, dans un espace réduit du quartier juif.

Konin est une ville en Poznanie d'où les nazis avaient vidé tous les Juifs en vue de leur déportation ultérieure.

Les Juifs de Vienne étaient tous de grands vieillards. Leurs jeunes avaient réussi à quitter l'Autriche avant cette transplantation ; en général, pour Israël.

Notre maison se trouvait à la lisière de la zone aryenne, non Jmve. Elle y est toujours, habitée par des locataires non juifs. Nous y habitions avec les grands-parents paternels : dix personnes en tout dans deux logements, chacun de soixante mètres carrés environ. A la constitution du Ghetto, nous avons dû accueillir encore dix personnes.

Une épidémie de typhus a éclaté dans le Ghetto ; elle n'a pas attendu la fermeture de cette zone de pestiférés ; elle sévissait surtout parmi les jeunes. La promiscuité et le manque d'hygiène en était la cause principale.

Personne n'est mort de faim dans notre Ghetto, tellement la solidarité était réelle et agissante.

Malgré les maladies et l'insécurité, la vie continuait tant bien que mal. Il y a eu des naissances - très peu nombreuses -, des mariages et toutes sortes de célébrations religieuses et laïques dans la plus grande discrétion. C'était une façon de résister à notre ennemi mortel.

Les Offices religieux continuaient d'être célébrés dans des appartements privés en dépit de la peine de mort encourue. Bien sûr, nous prenions les plus grandes précautions en plaçant des gardes autour des lieux de prières improvisés.

Mourir pour mourir, nous avons préféré mourir en risquant la vie d'ici-bas. Et si jamais, on survivait, on n'aurait pas à rougir devant l'accusation insensée: "Vous vous êtes laissés mener comme des moutons à l'abattoir".

N'est-on pas dispensé deprier en pareille situation ?

Oui, certes. Mais, on n'est pas dispensé de lutter. La prière est aussi une lutte. Rappelle-toi l'intervention d'Abraham, notre père, en faveur des habitants de Sodome et Gomorrhe : Genèse 18.17-33. Puis, le verbe prier en hébreu - HITTPALEL - peut signifier également lutter, se juger, se défendre. C'était les seules armes à notre disposition. Personne ne pouvait nous en dépouiller. Notre ancêtre Jacob s'en est déjà servi efficacement : Genèse 48.22. Voir Targum Onkelos.

Il y avait des écoles clandestines où les enfants juifs apprenaient avec enthousiasme matières générales, Bible et Talmud dans des conditions difficiles, mais avec plaisir. Eux aussi avaient l'impression, la certitude de participer au combat contre l'ennemi.

La vie culturelle y était intense et nous permettait parfois d'oublier l'adversité environnante et les privations alimentaires.

LA SOLIDARITE

La Solidarité était la lutte pour se maintenir en vie.

Il y avait manque de Médecins, de médicaments et de denrées alimentaires.

Les locaux des Ecoles juives et des Maisons d'étude avaient été transformés en hôpitaux et dispensaires réservés aux Juifs. Signalons, en passant, qu'il était dangereux de se faire hospitaliser. La Gestapo - police secrète nazi - y faisaient de fréquentes incursions en exerçant leur métier de tueurs, à défaut de guérir. Les Médecins non juifs n'y avaient pas accès. L'action sociale a pris le relais en fournissant médicaments et soignants improvisés. Le Biqour-'Holim, aide aux malades, fonctionnait déjà très bien avant la guerre ; et, tous les Juifs y avaient droit : riches comme pauvres.

L'action sociale agissait également dans le domaine alimentaire. Chaque veille de Chabbath et de fête juive, il y avait collecte de nourritures

: pains chabbathiques, mets cuisinés, gâteaux et bougies, distribués l'après­ midi même avant la tombée de la nuit. Parfois, on recommençait le lendemain matin, quand toutes les demandes n'avaient pas été satisfaites. Cette Institution s'appelait Beth-Le'hem. Tous les jeunes juifs y participaient. Dans la mesure du possible, on donnait l'occasion à chaque famille juive de célébrer le Chabbath dignement. Et, s'il en restait, cette nourriture se conservait bien - contrairement à la Manne céleste - et pouvait servir de quoi se maintenir en vie les autres jours de la semaine.

Comment avez-vous pu obtenir tout cela?

Moyennant "espèces sonnantes et trébuchantes". Les non juifs nous fournissaient clandestinement farine, sucre, fruits et légumes et autres produits agricoles tant que nous restions sur place. Les années prospères, précédant la guerre, nous avaient permis de mettre de côté argent et bijoux, facilement monnayables, pendant la période des "vaches maigres".

Dans le Ghetto, l'artisanat de transformation marchait assez bien. Les boulangeries officielles avaient la possibilité de panifier plus que le contingent attribué - deux cents grammes de pain noir par personne et par jour - , grâce à la farine entrée illégalement. Les tailleurs et les cordonniers faisaient merveille en utilisant les "vieilleries" des greniers pour en faire du neuf. Nous avions un peu de viande pour Chabbath, malgré l'interdiction de l'abattage rituel. Les Cho'hatim et les bouchers, bravaient ensemble la loi nazie interdisant aux Juifs de consommer de la viande.

Ils voulaient vous transformer en végétariens ?

Non, en morts vivants.

Nous nous étions habitués à vivre dans l'adversité et l'horreur chaque jour renouvelée.

Comment était gérée cette villejuive ?

Par un Conseil de la Communauté - Judenrath - nommé par la

Gestapo.

LE JUDENRATH

Le Judenrath avait à sa tête un Président, semi-intellectuel, assimilé en partie, et dirigeant avant guerre des Sionistes Généraux, voulant un Etat d'Israël semblable aux autres Etats du monde. Il y avait une police juive sans armes, dirigée par un commissaire, juif également. La police non juive était armée. Tous devaient obéir à la Gestapo sans être pour autant des "collaborateurs". D'ailleurs, la Gestapo ne l'exigeait pas; elle cherchait seulement à arriver à ses fins: à garder le troupeau pour le mener ensuite à "l'abattoir de Treblinka" où a été gazé un million de Juifs polonais environ.

Vous saviez tout cela ?

Nullement !

Il y avait aussi un bureau de poste juif avec des fonctionnaires juifs, des femmes pour la plupart. Chose impossible en Pologne d'avant guerre.

Illusion savamment entretenue ?

Bien sûr !

Le Conseil juif percevait les impôts avec la même rigueur que l'état.

Cependant, le bureau du travail était tenu par des nazis

allemands. Il recrutait des travailleurs juifs pour les usines de la ville : hauts-fourneaux, briqueterie, fonderie, etc. , fournisseurs de l'armée. Il n'était pas facile d'obtenir une carte de travail pour ces entreprises: il fallait être jeune, âgé au moins de dix huit ans. Un trafic s'est organisé autour de ces cartes, étant considérées comme "des certificats de survie momentanée". Moyennant une forte somme d'argent, on pouvait en obtenir une en se déclarant plus ou moins âgé conformément aux exigences du moment. Cela a été aussi mon cas en me déclarant né en 1923, au lieu de 1925. Je m'en suis servi plus tard, après la grande déportation.

Ma mère venait de mourir du typhus vendredi 11 septembre 1942, veille de Roch-Hachana, et a été enterrée le même jour au cimetière juif d'Ostrowiec. Il n'y a pas eu de deuil pour des raisons religieuses. Lorsque l'enterrement est suivi d'un jour de fête, le deuil est supprimé. Elle avait quarante quatre ans. Sa mort prématurée, nous avait interpellés.

"N'allons nous pas connaître des souffrances pires que la mort", disait-on ?

LA GRANDE DEPORTATION

La grande déportation des Juifs du Ghetto d'Ostrowiec a commencé dimanche 11 octobre 1943, une semaine après les fêtes de Tichri.

Le samedi 10, le Ghetto ayant été cerné de toute part par les S.S. ukrainiens, j'ai encore fait une démarche en dehors du Ghetto, au risque de ma vie. Je me suis rendu auprès de la famille Stanislaw BIEDRZYCKI, notre associé non juif, pour lui proposer de prendre en pension le fils de ma sœur aînée Kaïleh-Perle. De retour à la maison, ma sœur a refusé de se séparer de son enfant.

Le lendemain matin, les policiers juifs sonnent la curée et se ruent sur les habitations des Juifs en criant en allemand: HERAUS!, Tout le monde dehors! En direction de la place du Marché.

En un instant, mon père de mémoire bénie, décide de soustraire à la déportation son fils - Ephraïm ROZENCWAJG - , son gendre - Jacob BAHARIER - et son neveu - Meïr WIZENFELD.

Avant de quitter la maison, il nous emmène à la cave où se trouvait notre entreprise de fabrication de bougies et nous fait entrer dans un réservoir d'eau, vide, dont l'ouverture était à trente cinq centimètres du plafond. Exactement sous l'entrée de l'appartement des grands-parents.

En guise d'au revoir, il nous ordonne de survivre.

Tous les trois ont survécu ?

Oui. Aussi, ai-je le devoir filial d'en parler.

Dans une des pièces, il avait entreposé, depuis longtemps, de la nourriture non périssable, de quoi subsister au moins trois mois. Après avoir fermé l'entreprise à clef, il est parti en courant, pressé par les policiers, à la place du Marché.

Huit jours durant, nous avons passé, le jour dans le réservoir en position accroupie, la nuit dans la pièce où se trouvaient les provisions. Nous y avons mangé et bu; et, avons pu dormir allongés à même le sol afin de pouvoir retourner le lendemain matin dans notre abri.

Nous retenions notre souffle pendant que les Polonais venaient piller les logements au-dessus de nos têtes.

Au neuvième jour, nous avons aperçu de notre "observatoire" Stanislaw BIEDRZYCKI, flanqué d'un policier juif, se diriger vers l'entreprise; il l'ouvre avec les clefs transmises par mon père. Je n'ai jamais su comment. Il y pénètre avec le policier juif et nous demande de sortir de la cachette pour aller rejoindre les travailleurs juifs, regroupés provisoirement dans le Ghetto réduit, jusqu'à la construction du camp de concentration non loin des hauts-fourneaux.

Il y avait environ quinze cents personnes: hommes et femmes sans enfants.

A la grande déportation, dix huit mille Juifs, hommes et femm.es, enfants et vieillards, étaient partis dans des wagons à bestiaux plombés vers Treblinka pour y être gazé le jour même de leur arrivée.

TEMOIGNAGE DE CHARLES CORRIN

Puisque je n'ai pas été personnellement sur la place du Marché, j'ai recueilli le témoignage de mon ami d'enfance, Ye'hezkel KORENWASER dit Charles CORRIN, un des survivants des Juifs d'Ostrowiec.

"A la place du Marché étaient rassemblés tous les Juifs destinés à la déportation. Non loin de là, à la place de la Mairie, se trouvaient les cinq cents ouvriers des hauts-fourneaux et ceux munis de carte de travail.

A la place du Marché, tous étaient accroupis et se lamentaient sur leur triste sort. Aux fenêtres des maisons alentours, se tenaient des hommes revêtus de leurs TAL/TH et TEPHILIN, - châle de prière et phylactères - en train de prier, de résister; ils refusaient de descendre. D'autres, dans la foule, ont aussitôt imité leur exemple. Un coup de feu claque: Abraham MALAKH, à l'aspect angélique, est abattu; et, tous sont emmenés sans ménagement sur la place.

Malgré ma carte de travail dont je faisais état, j'ai été retenu à la place du Marché; j'ai assisté aux scènes atroces qui s'y déroulaient. Les SS, les Ukrainiens et les Lituaniens ont dépouillé les Juifs de leur argent, bijoux et objets de valeur. Grâce à mon bracelet-montre qui faisait envie à l'un de ces fauves, j'ai pu rejoindre les travailleurs de la place de la Mairie.

Vers le soir, nous avons été conduits à l'usine des hauts­ fourneaux où nous sommes demeurés une dizaine de jours avant d'être reconduits au Ghetto réduit à la rue Ilrzecka.

Lundi 12 octobre 1942, un premier convoi est parti pour Treblinka. Les restants ont été emmenés à pied au stade de l'école Normale d'Instituteurs d'où ils sont partis le lendemain et le surlendemain vers la même destination.

Beaucoup de morts jonchaient les deux emplacements".

Parmi eux se trouvait aussi mon propre père, assassiné le 12 octobre 1942.

Une dizaine de jours après, ils ont été enterrés dans une fosse commune au Cimetière juif d'Ostrowiec. Tous les corps étaient enveloppés dans des draps. J'ai participé à cet enterrement et j'ai récité le KADICH, sans savoir que mon père s'y trouvait.

LA VIE DANS LE GHETTO REDUIT

Après la grande déportation du 11 octobre 1942, le ghetto d'Ostrowiec fut réduit à une ou deux rues bordant le cimetière juif. Son existence n'a pas dépassé les trois mois : le temps de construire le camp de travail, modèle Auschwitz, non loin des hauts-fourneaux où étaient occupés la plupart des quinze cents Juifs en sursis.

Vivotaient dans ce ghetto les travailleurs de la HERMANN GÔRING WÔRKE - les hauts-fourneaux -, de la Briqueterie JÂGER et les forçats employés aux travaux inutiles. Par la suite, s'y sont ajoutés les gens cachés ainsi que plusieurs dizaines de Juifs venus du ghetto de Radom, à soixante kilomètres d'Ostrowiec.

Pour le resume de la vie du Rabbi Ye'hezkel Halévy HALTSTOK. Cliquez sur le lien ci-dessous 

Il y avait également le Rabbin officiel de la ville: Rabbi Ye'hezkel Halévy HALTSTOK. Je ne sais pas de quelle catégorie il faisait partie. J'ai pu lui rendre visite et m'entretenir avec lui. Il sera transféré à Sandomierz où, selon la désinformation nazie, les juifs pourraient vivre tranquillement. Il y a été assassiné en public "en sanctifiant le Nom de D."; et, tous les autres Juifs sont partis vers les chambres à gaz contrairement à la propagande nazie. Le ghetto de Sandomierz, de création récente, était destiné à faire sortir tous les Juifs des cachettes pour les déporter ensuite. Véritable guet-apens, sans jeu de mot. Le cœur n'y est pas.

Qui dirigeait le ghetto réduit ?

La police juive sous la surveillance de la toute puissante Gestapo. Elle y faisait de fréquentes incursions accompagnée de chiens-loups, leurs fidèles auxiliaires, auxquels elle ressemblait. Il y avait un atelier de haute couture masculine et féminine au service des S.S. exclusivement. Les allées et venues de leurs femmes et membres de leur famille avaient peut-être contribué à diminuer leur cruauté durant un certain temps.

Notre ancien associé BIEDRZYCKI, ayant réussi à homologuer son entreprise en industrie de guerre, fit appel à nous - mon beau-frère, mes deux cousins WIZENFELD et moi-même - pour la remettre en marche. Devenus ainsi des Juifs indispensables pour la machine de guerre allemande, il avait droit de nous employer à sa guise tout en demeurant responsable de notre personne.

Le commissaire allemand de l'usine juive de papier goudronné, KRONGOLD, avait obtenu le même statut; et, y employait une quarantaine de Juifs sous sa responsabilité.

Au début, nous logions au petit ghetto, allant au travail et revenant escorté de policiers juifs. Peu de temps après, Stanislaw BIEDRZYCKI. obtint la permission de nous loger sur le lieu du travail comme les ouvriers juifs de chez KRONGOLD.

Nous sommes donc retournés habiter une des pièces de notre propre appartement pendant deux mois et demi environ. Nous ne recevions aucun salaire; nous vivions de nos ressources "particulières" en achetant, par l'intermédiaire d'un collègue de travail non juif, pain, fruits et légumes chez nos voisins non juifs, bien entendu. ·

Nous avons appris à ce moment-là la déroute de l'armée nazie devant Stalingrad; nous reprenions espoir et courage de continuer à vivre.

Tellement vous étiez découragés, avant ?

Oui: nous en avions assez de cette vie de chien; nous étions constamment traqués. Il n'y avait plus de vie culturelle, ni religieuse. Nous ne mettions plus le nez dehors par crainte de dénonciation. De temps à autre, nous retournions au petit ghetto pour pouvoir prendre de l'air frais et cesser de nous morfondre.

Nous avions conservé une paire de TEPHILIN, phylactères, que nous mettions à tour de rôle chaque matin pour nous soustraire à notre solitude, à notre triste sort.

SURPRISE

Un beau matin débarque dans notre chambre un représentant de l'entreprise du nom de DAMBROWSKI et nous demande s'il pouvait faire ses dévotions, ici. Nous le connaissions en tant que non juif. Il n'a pas eu du mal à nous convaincre qu'il était des nôtres, en prenant les TEPHILIN et en les mettant correctement sur le bras gauche et sur la tête.

Quelle joie de voir qu'il y avait encore des Juifs susceptibles de survivre et de raconter au monde la façon dont avait péri le Judaïsme polonais !

Cette visite nous incita à vouloir survivre et à imiter notre "représentant".

Je ne sais pas si ce représentant (de D.) l'avait fait exprès, ou bien voulait-il, lui aussi, sortir de son isolement en adressant des louanges à D. . En tout cas, en sauvant son âme, il a sauvé en même temps la nôtre.

C'était probablement leprophète Elie !

Tu as raison: on peut parfois jouer le rôle de prophète sans le

vouloir.

Notre entreprise s'étan bien développée, les BIEDRZYCKI - ils

étaient trois frères en réalité à diriger l'affaire - décident de la transférer à la zone industrielle des KRONGOLD. Là aussi, nous sommes logés sur le lieu de travail. Il y avait déjà les quarante autres spécialistes de l'usine du papier goudronné. Ce transfert a coïncidé avec la liquidation du petit ghetto dont les habitants sont allés au camp près des hauts-fourneaux, gardés par les

S.S. ulaainiens, pires que les Allemands. Ce fut fin décembre 1942.

Et vous continuez à demeurer chez les KRONGOLD ?

A travailler, à souffrir un peu moins que ceux du camp.

A la faveur de ce régime semi-carcéral, un de nos camarades - Moché BERMAN - réussit à se procurer un pistolet et des balles pour parer à toute éventualité. C'est une jeune fille non juive qui le lui procura ; elle faisait partie de la résistance polonaise antinazie tout en travaillant dans l'administration des hauts-fourneaux.

Il y avait donc une résistance contre l'occupant nazi !

Oui, mais les Juifs n'y étaient pas admis. Je voudrais rendre hommage en passant à cette exceptionnelle jolie jeune fille qui avait bravé toutes les interdictions et préjugés pour essayer de nous venir en aide. En fin de compte, ce pistolet a moins servi à nous rassurer qu'à nous faire peur. Notre camarade BERMAN aimait la dive bouteille. Quand il devint ivre, ilnous faisait des démonstrations de résistance avec son arme chargée.

Nous sommes "demeurés" chez les KRONGOLD jusqu'au lendemain de la fête de Pessa'h, fin avril 1943.

PESSA'H 1943

Une semaine avant Pessa'h 1943, nous avons entrepris la fabrication de MATSOTH - pain azyme - pour la fête. A la faveur de la nuit, nous nous sommes réunis aux cuisines de la manufacture KRONGOLD où se trouvait déjà entreposée la farine nécessaire à cet effet. Nous avons cachérisé - purifié - four et ustensiles et nous nous sommes mis au travail.

Portes et fenêtres fermées, dans une atmosphère joyeuse et fébrile, nous avons réussi à fabriquer une dizaine de kilos en quatre heures. Nous avons recommencé cette opération trois fois de manière à permettre à tous ceux qui le souhaitaient, de parmi notre groupe, de pouvoir manger de la MATSA pendant les huit jours de Pessa'h.

"Le pain de misère" avait à ce moment-là un goût de joie et de liberté; et, surtout, de résistance à l'oppression nazie. Tout le monde n'en a pas profité. Certains ont manifesté ainsi leur révolte vis à vis de D. ; prouvant en même temps leur foi en Lui. Loin de nous de prétendre les juger. Nous avons tous assisté à la récitation de la HAGADA - Récit de la Sortie d'Egypte d'il y a trois mille cinq cents ans - en pensant aux parents et familles déportés à Treblinka en octobre 1942. Nous avons ainsi appris à résister à l'adversité, à l'inhumanité.

Aussitôt après, nous avons appris la révolte du ghetto de Varsovie.

LA REVOLTE DU GHETTO DE VARSOVIE

Le lendemain de ce SEDER - repas pascal - nous sommes allés au travail un peu moins tristes que d'habitude. Aussi les non juifs nous regardaient-ils presque amicalement. Au cours de la matinée nous avons appris la révolte du ghetto de Varsovie. Ce jour-là, nous avons traversé la rue non juive sans "gardes de corps" et sans peur au ventre pour nous rendre dans nos baraques inhospitalières, bravant danger, mauvaise rencontre et dénonciation. Cela n'a pas duré, pas même le temps du combat désespéré.

Début mai 1943, tout était terminé y compris notre régime

privilégié.

FIN DU REGIME PRIVILEGIE

"On presse le citron et on jette l'écorce".

Voudrais-tu dire que désormais les nazis pouvaient se passer de vous, des divers spécialistes ?

Pire que cela. Dorénavant, l'anéantissement des Juifs passait avant la victoire sur les Alliés.

Quelle tristesse !

Je ne te le fais pas dire.

Le premier mai 1943, nous intégrons le camp de travail, modèle Auschwitz, et sommes affectés à la Briqueterie JÂGER. Celle-ci se trouvait à une heure de marche du camp.

L'aller et le retour étaient plus pénibles que le travail sur place. Il fallait traverser la ville et marcher en cadence. Le moindre écart du rang était sévèrement réprimé. La nuit, nous marchions enchaînés, reliés à un fil de fer médian. Plus d'une fois, nous avons ramené au camp des éclopés et des morts: parce qu'ils avaient semblé s'être écartés du rang. Les gardes SS ukrainiens étaient plus cruels que les Allemands. Cependant, ils n'avaient pas droit de pénétrer à l'intérieur du camp. Privilège réservé à la Gestapo. Les exécutions capitales au milieu du camp était le privilège des Ukrainiens; ils s'en donnaient à cœur joie.

Qui dirigeait l'intérieur du camp ?

Toujours la police juive sous l'autorité de la Gestapo.

Il y avait breuvage chaud le matin, soupe le soir avec distribution de pain. Mais, chacun pouvait rapporter du travail un supplément de nourriture, bien nécessaire pour améliorer l'ordinaire et pouvoir tenir huit heures aux travaux forcés. Comme à Auschwitz, on nous "amusait" avec des concerts de musique classique exécutés par les musiciens juifs du camp en présence de la Gestapo et de la police juive.

Quel honneur !

Quelle horreur ! Quelle cruauté !

Ces musiciens n'avaient pas droit de suspendre leurs instruments aux potences du camp comme jadis leurs ancêtres en allant en exil à Babylone. "Sur les saules du fleuve nous avons suspendu nos harpes, quand nos geôliers nous demandaient de jouer". (Psaumes 137.2-3)

Il y avait un seul appel par jour: le matin en allant au travail. Les travailleurs de nuit en étaient dispensés. Il y avait des baraques pour hoinmes et d'autres pour femmes. Il n'y avait pas d'enfants; ils étaient tous partis en déportation. Si une femme devenait enceinte, elle se faisait avorter obligatoirement.

Chaque baraque contenait une centaine de personnes; Chacun avait son châlit et sa paillasse; les châlits étaient disposés en trois étages. Il y avait des cuisines, des douches, de l'eau chaude et froide ainsi qu'une infirmerie dirigée par Na'hman FELTCHER, infirmier chef, faisant fonction de médecin.

Nous voudrions lui rendre un hommage particulier pour son dévouement et sa gentillesse et sa façon de soigner avec les moyens restreints dont il disposait.

Toute tentative de fuite était sanctionnée par la peine capitale. Nous avons assisté à ce triste spectacle plusieurs fois. L'exécution avait lieu sur la place d'appel en présence de tous les détenus sans exception.

Y compris les malades ?

Il n'y en avait point. Tu as déjà oublié comment les S.S. se comportaient avec les malades.

Quel miracle !

Quel guérisseur divin, ce Na'hrnan FELTCHER !

Il y avait des cours d'hébreu moderne et des célébrations d'anniversaires de deuil en catimini. Seule manifestation de résistance à l'adversité quotidienne.

Personne n'y est mort de mort naturelle. Et pour cause ... . Puisqu'il n'y avait ni enfant, ni vieillard et ni malade. Et, personne n'y est mort de faim.

Continuer à vivre était un impératif absolu.

Nous pouvions continuer ainsi, s'il n'y avait pas eu la panique de l'avance russe.

PANIQUE PENDANT L'AVANCE RUSSE

Fin mai 1944 vers dix heures du matin, nous sommes au travail à la Briqueterie JÂGER, un vent de panique s'empare de la direction de l'usine et des gardes allemands. Ordre est donné de nous ramener immédiatement au camp. Les Russes sont à une centaine de kilomètres d'Ostrowiec, dit la rumeur.

Mon beau-frère, mes deux cousins, deux autres personnes dont je n'ai pas retenu les noms et moi-même prenons la décision, sur-le-champ, de ne pas retourner au camp et d'aller nous cacher en attendant l'arrivée des Russes. Un contremaître polonais, dont nous aurions dû nous méfier, nous indique une bonne cachette: juste au-dessus du bureau du Directeur de l'entreprise. Nous y demeurons dans un silence de mort le restant de la journée et la nuit suivante.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par des coups de feu tiré tout près de nous. Aussitôt, nous voyons poindre les canons des fusils et les gardes ulaainiens qui nous empoignent et nous font descendre de notre abri. Menottes aux mains, derrière le dos, nous sommes conduits auprès du tout puissant chef SS, TSWERTZINA. Il était aussi Directeur de l'HERMANN GÔRING WÔRKE.

Dans l'attente du verdict, nous sommes placés face au mur de la cour, prêts à être fusillés.

Miracle! Ou plutôt calcul de ce cruel personnage, au bout d'une demi-heure, les Ukrainiens nous délivrent des chaînes et nous emmènent au camp.

Qu'as-tupensé durant cette attente angoissante ?

Que j'avais tout fait pour survivre et que je venais d'accomplir les dernières paroles de mon père. J'étais moins angoissé que tu ne le penses. La vraie angoisse commence au camp.

ATROCE MOIS DE JUIN 1944

Depuis le jour où nous avions été ramenés au camp, manu­ militari, plus personne ne le quitte.

Sous une chaleur suffocante nous tournons sur nous même; nous couchons dehors sur la place d'appel et les plates-bandes longeant la clôture électrifiée. Impossible de trouver le sommeil, dévorés par les puces et les noires pensées. Fuir ou ne pas fuir; où aller, où se cacher en attendant l'arrivée des Russes ?

Pourquoi tardaient-ils à venir ?

Serions-nous encore vivants, quand ils arriveront ?

Les réserves de nourriture s'épuisaient. Les rations journalières s'amenuisaient.

La police juive s'humanise, devient moins arrogante, et finit par partager notre angoisse. Il y a eu des évadés. Impossible d'en connaître le nombre exact.

On joue aux échecs sur la pelouse du camp, sous les regards vigilants des Ukrainiens depuis leurs miradors. On organise des concerts. Cette fois-ci sans la surveillance de la Gestapo. On étudie de l'hébreu moderne oralement: nous n'avons plus ni manuels, ni cahiers, ni crayons. On récite les prières des fêtes par cœur. Depuis longtemps nous n'avions plus des livres de prières, ni de TALITH, ni de TEPHILIN. On essaie de tuer le temps comme on peut.

L'inactivité forcée, je vous assure, est plus atroce que les travaux forcés. Et, pourtant personne n'en est mort. Tant qu'il y a activité cérébrale, disent les médecins, le règne de la mort s'éloigne.

On rêvait en plein jour, mais pas pendant la nuit.

Pourquoi ?

Ou bien c'est nous qui étions épuisés; ou bien c'est nos ressources oniriques qui étaient épuisées.

Après cinq semaines à tourner en rond, nous ne reconnaissions plus nos châlits, ni l'emplacement de nos paillasses. Nous étions à bout de force. Quand les wagons à bestiaux sont arrivés devant le camp, on nous a cueillis comme des fruits mûrs, sans résistance aucune.

VOYAGE VERS L'INCONNU

Presque soulagés, nous sommes entrés dans les wagons à bestiaux. Le pire nous attendait.

Nous embarquons normalement dans ce train entre le camp et les hauts-fourneaux. Tout a été préparé pour nous faire croire à un vrai voyage d'ouvriers en déplacement. Chaque wagon comprenait de l'eau potable, de la nourriture et une tinette dissimulée derrière un rideau opaque.

Les wagons plombés, les gardes ukrainiens, puissamment armés, prenaient place dans des cabines extérieures spécialement aménagées. Il y avait de quoi nous inquiéter.

Entassés à l'extrême, cent vingt par wagon, il n'y avait pas de place pour s'allonger, ni pour dormir assis. Aussitôt enfermés, nous assistons à des scènes d'étouffement et à la mort de plusieurs personnes lesquelles voyageront avec nous jusqu'à la destination finale. La cruelle réalité soulignait davantage la grossièreté de la fiction.

A chaque arrêt, il y a eu des tentatives d'évasion. Les Ukrainiens se chargeaient de les décourager en tirant à vue.

Je ne sais pas combien de jours nous étions ainsi en voyage; nous avions complètement perdu la notion du temps.

Et de !'espace.

Oui: il n'y avait pas moyen d'allonger ses jambes. Pour aller à la tinette, il fallait enjamber et les morts et les vivants.

Je n'ai pas souvenance d'avoir mangé du pain. Pourtant, Il y en avait à notre disposition. L'atmosphère nauséabonde nous inspirait le dégoût de toute nourriture. En revanche, avons nous bu abondamment. En plus de l'eau préparée dans les wagons, chacun pouvait emporter des bouteilles ou des gourdes remplies de boisson.

A l'aube, je ne sais quel jour, nous sommes enfin arrivés à destination d'Auschwitz-Birkenau. Le train s'arrête devant la célèbre inscription cynique: ARBEIT MACHT FREI, "Le travail, c'est la liberté".

Là, les conducteurs polonais du train sont remplacés par des nazis qui nous amènent à l'intérieur de ce camp d'extermination jusqu'à la rampe de débarquement.

ARRIVEE A LA RAMPE DE DEBARQUEMENT

Les portes des wagons s'ouvrent. Nous sommes accueillis par des hurlements en allemand: HERAUS! HERAUS, "dehors, dehors"! Une meute de SS avec des chiens aboyant à mort nous attendait de pied ferme. Il y avait également des déportés juifs travaillant au "canada", videurs des wagons nouvellement arrivés, des chambres à gaz et des crématoires. Ces derniers, au risque de leur vie, nous chuchotaient à l'oreille en yiddish: S'ISE DER LETSTER WEG "c'est votre ultime voyage".

Première sélection: les femmes à gauche, les hommes à droite.

Au cours du transfert, ont eu lieu plusieurs suie.ides au cyanure dont certains s'étaient pourvus depuis fort longtemps, depuis le séjour au petit ghetto.

Conduits dans un immense hall au fond duquel il y avait un portail en fer, on nous donne ordre de nous accroupir sur le sol glacial où nous sommes restés un temps infini sans manger ni boire. De nouveaux suicides s'y manifestent: tout à coup, on entend un léger cri, quelqu'un vient de s'affaisser. La mort venait d'accomplir son œuvre. Il y avait des offres "charitables" de cyanure. Personnellement, j'y ai résisté.

Par devoir filial de survivre ?

Parfaitement!

Soudain, arrive une équipe de barbiers chargés de nous raser les poils de tout le corps en vue de la "désinfection". Ordre est donné de nous dévêtir et de placer le balluchon de nos vêtements, chaussures comprises, dans un grand conteneur. Nous passons sous le rasoir des barbiers juifs, déportés de longue date, vociférant et distribuant des coups de pied.

Le rasage terminé, le portail en fer s'ouvre et nous sommes projetés brutalement à . l'intérieur de la chambre à gaz qui se referme sur nous.

Miracle!

C'est de l'eau qui coule à travers les pommes de douche.

En 44, les nazis avaient aménagé les chambre à gaz en douches; ils avaient recours à ce moment-là à la fiction pour éviter toute résistance de la part des victimes. Il y avait donc possibilité de faire couler soit du gaz, soit de l'eau: au choix des nazis et du moment.

Nous avions eu droit à l'eau chaude et même au savon.

Nous en ressortons du côté opposé et récupérons effectivement nos vêtements désinfectés, y compris nos chaussures. Nous ne recevrons les habits rayés qu'après tatouage. Ramenés à Birkenau, nous recevons la

première soupe chaude depuis notre départ du camp d'Ostrowiec. Aussitôt après, commence la séance du tatouage.

LE TATOUAGE

Désormais, je serai appelé par mon numéro tatoué sur l'avant­ bras gauche: B. 4470.

Auparavant, l'administration du camp prend soin de noter l'état civil complet de chacun de nous, en se fondant uniquement sur les déclarations personnelles. Nous n'avions plus de papiers d'identité.

Ensuite, on nous conduit dans une des baraques de cet immense camp. On nous remplace les vêtements civils par ceux des bagnards et on nous fait faire connaissance de la hiérarchie concentrationnaire: Blockalteste - chef du Block - , Capo - responsable de tous les hommes du Block, ayant droit sur vous de vie et de mort - , Stube-Dienst - préposé sur la propreté de la Baraque sous les ordres du Blockalteste et du Capo - .

LES VINGTS DOLLARS OR

A peine les formalités terminées, un Stube-Dienst juif s'approche de moi et me dit à l'oreille: "si tu as une pièce d'or, je peux te l'échanger avantageusement contre des Marks allemands, pouvant te servir à améliorer l'ordinaire du camp". Le chenapan avait remarqué que je portais encore des chaussures en cuir et en bon état. Par conséquent, il pourrait bien y avoir quelque trésor caché. Il avait flairé juste, le bandit !

En confiance, je lui donne ma pièce de vingt dollar or, et reçois en échange deux cent cinquante marks.

Dix minutes après, il revient me réclamer les marks, intégralement, sous menace de me faire assassiner par son Blockalteste. Je m'exécute aussitôt et je lui rends son sale argent.

Est-il permis de s 'exécuter ainsi ?

C'est même recommandé. "Laisse-moi la vie et garde-toi les biens", dit la Bible. (Genèse 14.21).

Ce n'est pas la première fois que j'ai été objet d'un tel chantage. Dans le ghetto c'était monnaie courante. Cette fois-ci c'était la dernière fois; j'en étais soulagé.

''L'argent nefait pas le bonheur".

Il faillit faire mon malheur.

Je ne suis resté à Birkenau qu'une dizaine de jours. J'ai pu y voir de près les chambres à gaz et les fours crématoires. L'âcre fumée des cadavres brûlés nous saisissait souvent à la gorge et nous inspirait de l'humour noir.

"En sortira-t-on, ou n'en sortira-t-on pas? On en sortira sûrement: si ce n'est pas par la porte, ce sera par la cheminée".

LES MARCHANDS D'ESCLAVES ALLEMANDS

En attendant l'arrivée des marchands d'esclaves allemands, nous avons vu tous les jours débarquer les convois de Juifs hongrois, épargnés jusqu'à présent. Ils venaient avec leurs familles et beaucoup de biens ainsi que des objets de culte. Les enfants et les vieillards ont été anéantis aussitôt et dépouillés de leurs biens. Certains, de ceux qui n'avaient pas été gazés, avaient réussi à conserver TALITH et TEPHILIN, des livres de prières, CHOPHAR de Roch-Hachana et même les quatre espèces de végétaux pour la fête de Souccoth. Bravant le danger, ils priaient tous les jours sur la place d'appel et invitaient d'autres Juifs à se joindre à eux. J'en fus un de ceux-là. Pour la première fois depuis deux ans, j'ai pu mettre les TEPHILIN. Quelle joie d'avoir pu me soustraire ainsi à l'atmosphère carcérale pendant la durée de l'Office !

Un jour, j'ai été désigné à chercher l'infàme breuvage du matin; il bouillait encore pendant le transport. Nous le portions à deux dans une marmite découverte. Un geste malheureux de l'un d'entre nous avait projeté le liquide bouillant sur ma main droite. Ayant été brûlé au premier degré, je me suis abstenu d'aller à l'infirmerie, sachant le danger que cela représentait.

Au bout de dix jours, nous - mon ex beau-frère et les deux cousins - avons été sélectionnés pour aller travailler dans les mines de charbon à Jaworzno. Camp faisant partie du complexe concentrationnaire d'Auschwitz et "infesté" de criminels allemands.

Nouveau rasage, nouvelle désinfection, nouvelle attente angoissante avant de recouvrer nos esprits et récupérer nos vêtements. C'était la règle, chaque fois que l'on changeait de camp. Nous sommes partis en camions. Une demi-heure après, nous avons débarqué à Jaworzno.

Ce fut en août 1944.

JAWORZNO

Accueillis dans le Block numéro 8 ou 9, Nous y retrouvons notre oncle Ye'hiel ROZENCWAJG, frère de mon père.

En novembre 1942, il s'était évadé du ghetto réduit d'Ostrowiec. Après de multiples pérégrinations, il s'était retrouvé à la fameuse prison de Varsovie: Paviak. A la liquidation du ghetto, tous les prisonniers ont été expédiés à Auschwitz. Il en fut du lot. Abouti à Jaworzno, il a été affecté au Block 8 ou 9. Lui aussi a survécu, et, a été libéré par les Russes, fin janvier 1945. Ayant contracté une angine de poitrine, il a été abandonné au milieu d'autres malades au moment de l'évacuation générale du 18janvier 1945.

Il décédera à Munich le 11 novembre 1965 de mort naturelle, et sera enterré à Toulouse au cimetière juif de Portet sur Garonne.

Jaworzno, c'est une véritable réunion de famille !

Si l'on veut. Dans des "circonstances spéciales", au Block 8 ou 9 du camp de concentration.

Le Blockalteste s'appelait Karl, Juif autrichien, bourru, "gueulard", au cœur tendre et sensible. Le Stube-Dienst était un Juif norvégien converti au protestantisme. Chez lui à la maison, il exerçait les fonctions de Pasteur. "Les deux faisaient la paire" pour le plus grand bien des déportés dont ils avaient la charge.

En arrivant à Jaworzno, nous avons eu droit au discours de bienvenue suivant: "en observant les consignes, nous devons pouvoir passer au travers des horreurs de la vie concentrationnaire". C'était partiellement exact. Mais nul ne pouvait prévoir le comportement des SS en action.

A Jaworzno, J'ai appris que nos accompagnateurs ukrainiens du train vers Auschwitz avaient été désarmés en arrivant au camp et réduits au rang des déportés. Piètre consolation !

UNE JOURNEE AU CAMP DE JAWORZNO

Réveil: à cinq heures du matin au son du "gong", espèce de cloche aux accents martiaux.

Une demi-heure pour s'habiller, ranger la paillasse en carré, toilette et retour au Block.

Cinq heures et demie: deuxième sonnerie pour aller à la place d'appel en courant, mise en rang par cinq, un derrière l'autre.

Cinq heures quarante cinq: premier comptage.

Six heures: appel proprement dit; vociférations, insultes et autres insanités; exercices de salutation: Mitzen-ab - découvrez-vous - ,Mitzen­ auf - couvrez-vous !

C'est au Capo que revenait cette mission, cet honneur, en présence des SS, dirigeants du camp.

Si par malheur le compte n'était pas exact, nous pouvions rester debout de longues heures par moins 20 °C jusqu'à ce que l'on retrouve les absents, vivants ou morts. Attente ponctuée de hurlements et de coups de poing à tort et à travers.

En temps normal, sans incidents, nous quittions le camp à six heures et demie.

Lorsqu'il faisait encore nuit, nous avions droit aux chaînes attachées à un fil d'acier médian.

A sept heures quinze, nous étions arrivés au carreau de la mine: PILSUDSKI-GRUBE, mille mètres sous terre.

Les gardiens SS ne nous accompagnaient pas à la mine.

Descendus à la mine sans nos "mauvais anges gardiens", nous nous y sentions presque libres, malgré la présence de contremaîtres allemands.

La descente n'était pas une partie de plaisir: la première fois, nous avions l'impression de perdre nos intestins, tellement la chute était brusque. Nous nous y sommes habitués par la suite.

A huit heures, nous étions à pied d'œuvre.

Pris en charge par des mineurs professionnels polonais ou allemands, nous devions produire ensemble - l'équipe de quatre personnes - deux tonnes de charbon.

La tâche terminée, nous pouvions disposer de notre temps pour nous reposer à notre guise.

Combien de temps ?

Cela dépendait de la veine, bonne ou mauvaise. Nous avions souvent de la "veine", au figuré, et nous pouvions compenser ainsi notre manque de sommeil au bord de la rivière souterraine, agréablement bercés des heures durant par le calme écoulement des eaux.

A seize heures, c'était la remontée, moins pénible que la descente, s'il n'y avait pas eu les SS qui nous attendaient déjà pour nous presser d'aller en vitesse aux douches. Nous avions dix minutes pour nous déshabiller, prendre la douche à quarante degrés celsius et nous rhabiller.

A seize heures trente, c'est la mise en rang pour le retour au camp. Nous redoutions ce moment-là: nous devions ramener à dos d'homme les accidentés du travail, les blessés en cours de route et les morts tombés sous les balles des SS.

Au fond de la mine, les contremaîtres nous gratifiaient parfois d'une tartine au beurre ou à la margarine. Aussi, avions-nous appris à "organiser", à échanger chemise neuve contre une rapiécée avec un supplément de nourriture. Fouillés au passage de la barrière de garde, certains furent découverts.

Imaginez la suite! Coups de fouet individuels et "gymnastique" collective. Au bout d'une demi-heure de ce régime, les gardes-chiourme déclarèrent forfait.

Première victoire sur ces héros à visage bestial, affublés de casques et de fusils. Plus jamais, ils ne se confronteront à nous en position d'égalité.

A quoi vous a servi cette victoire ?

A ne pas désespérer de nous-mêmes, à continuer le combat pour la survie.

Franchis le hall de garde sans accroc, nous allions à la soupe dans nos blocks respectifs. Le Blockalteste et les aides nous distribuaient un litre de soupe et cent cinquante grammes de pain noir. Parfois, on nous ajoutait cinq grammes de margarine, ou bien un morceau de saucisse. On pouvait aussi avoir du rabiot. Le Blockalteste veillait à remuer fréquemment la soupe dans la marmite. Justice oblige !

A Jaworzno, nous avons pu jeûner à Yom-Kippour tout en allant au travail, grâce à Karl. Au retour de la mine, nous avons prié deux heures durant par cœur, évidemment. A la tombée de la nuit effective, nous sommes passés à "table" pour recevoir notre soupe chaude avec le pain coupé en tranche en l'honneur de la fête.

Sacré Karl !

Le supplément de nourriture reçue à la mine, nous a permis de demeurer en forme physique acceptable sans devenir "musulman": c'est à dire, amaigri, affaibli, bon à être éliminé.

Nous avons joui de ce régime cinq mois complets.

A Jaworzno, j'ai rencontré des coreligionnaires arrives récemment de Salonique. Eux aussi avaient réussi à introduire au camp des objets de culte. J'en ai profité une fois en mettant les TEPHILIN un dimanche matin. Malheureusement, ils ne supportaient pas le froid de cette région en cet hiver précoce - moins vingt degrés celsius -. La plupart sont morts de congestion pulmonaire.

A la faveur d'une "offre de Travail", recherchant des spécialistes pour le camp d'Auschwitz, mon ex beau-frère et mes cousins ont quitté Jaworzno.

Pourtant, ils venaient de changer leur nom en ROZENCWAJG pour que nous puissions rester ensemble. J'en étais très affecté: Car il était important dans ces circonstances de pouvoir se soutenir mutuellement. Grâce à D. ,tous ont survécu et ont été libérés par les Russes fin janvier 1945 à la même date que L'oncle Ye'hiel à Jaworzno sans avoir à subir "la marche de la mort".

LA MARCHE DE LA MORT

Auschwitz s'étendait sur trente deux kilomètres carrés et se divisait en trois parties principales.

Auschwitz 1: camp de travail, résidence des S.S ; dirigeants de tout le complexe. Il y avait toutes sortes d'ateliers, de laboratoires expérimentaux ainsi que la Direction générale.

Auschwitz 2: Birkenau, camp de "transit" au sens le plus large du terme. Là, se trouvaient les chambres à gaz et les fours crématoires.

Auschwitz 3: vaste espace sur lequel avaient été édifiés plusieurs camps de travail employant la main-d'œuvre gratuite, dont Jaworzno.

Dans ces camps, on mourait seulement d'épuisement et de mauvais traitements. Jaworzno se distinguait par la présence de criminels allemands lesquels y régnaient en maîtres après les SS; ils avaient des baraques séparées, fort heureusement. Tous étaient plus ou moins affectés aux mines de charbon.

Le 18 janvier 1945, à quatre heures du matin - il faisait encore nuit- nous quittons le camp sous "bonne garde" laissant derrière nous de nombreux infirmes et malades. Mon oncle faisait partie du lot.

"Nous partîmes quatre mille, nous arrivâmes sept cents", à Buchenwald.

Tu pastiches Victor Hugo, à la retraite de Russie, dans la Légende des Siècles !

Le seul point commun entre ces deux événements, c'est le pourcentage des survivants: un cinquième. A la retraite de Russie, on mourait de mort naturelle. A l'évacuation d'Auschwitz, on tombait sous les balles des S.S.

Première étape: encadrés par les SS, nous marchons toute la journée sans arrêt. A la tombée de la nuit, nous faisons halte en plein milieu d'un champ. On nous distribue un peu de pain et une boisson chaude. Puis, on nous ordonne de nous coucher à même le sol gelé. Beaucoup d'entre nous ne se sont pas relevés le lendemain matin. Autant de moins à surveiller pour les S.S. qui nous encadraient pendant la marche suivante.

Par intervalle irrégulier, nous entendions le sifflement des balles atteignant certains de nos camarades soit parce qu'ils venaient de s'écrouler, soit parce qu'ils ne marchaient pas droit, ils sortaient du rang. Nous avons vu leurs cadavres au bord du chemin et la neige maculée de leur sang.

Le deuxième jour, vers le soir, scénario identique à celui de la veille: nous passons la nuit sur la chaussée d'un village sans déranger le moins du monde ses habitants indifférents à notre sort. Le lendemain, tout le monde ne s'est pas réveillé, nous repartons avant l'aube - pour ne pas réveiller les villageois - dans la direction de Gleiwitz, toujours moins nombreux.

Dans cette ville, nous sommes "logés" en fin d'après-midi dans une usine désaffectée. Les gens de la ville affluent pour nous donner à manger. Ils sont aussitôt stoppés par nos gardiens SS qui recueillent toute la nourriture pour nous en distribuer une petite partie.

Cette usine s'avère être un ancien entrepôt de produits agricoles. Une montagne de pommes de terre, oubliée de ses propriétaires, se découvre à nos yeux. Telle une manne céleste. Avec la permission des gardiens, nous allumons plusieurs feux de bois dans la cour et en rôtissons tant et plus. Pour la première fois depuis fort longtemps, nous avons pu nous réchauffer et manger à notre faim. Les gardiens s'en empiffrent en même temps que nous.

Ca y est: "ils sont grillés", les gardiens. Pensent-ils déjà à nous abandonner ?

Nous ne le saurons que les jours suivants, lorsqu'ils nous auront amenés au camp de Blachhammer.

En attendant, la plupart des détenus non juifs s'enfuient: les uns pour rejoindre l'armée rouge toute proche, les autres - surtout les Allemands - pour rentrer chez eux, à la maison.

A BLACHHAMMER

Conduits au camp concentrationnaire de Blachhammer sous le feu des canons, nos gardiens disparaissent comme par enchantement. Nous avons trouvé les baraques complètement vides: trois jours avant notre arrivée, tous les déportés avaient été évacués.

Nous nous y sommes installés dans l'attente des libérateurs qui tardaient à venir. Il n'y avait rien à manger. L'intendance du camp ne contenait plus aucune nourriture comestible. A nouveau réduits au repos forcé, couchés sur les châlits misérables, nous buvions de l'eau fraîche et allions fréquemment aux toilettes.

Après quatre jours de ce "repos forcé", une meute de SS pénètre au camp et nous oblige à continuer "la marche de la mort".

DE BLACHHAMMER A GROSSROSEN

Cette fois-ci nous sommes peu nombreux, peut-être un millier. La marche s'avère difficile. Nous passons par des champs et des montagnes sous la neige. Les rangs ne sont pas respectés à cause du terrain très accidenté.

Avant de commencer la nouvelle marche, on nous distribue un peu de pain et de la soupe chaude, bien nécessaire pour nous maintenir debout.

En cours de route beaucoup de camarades se tordent de douleurs et s'écroulent. Ils sont alors achevés par les SS et abandonnés sur place. On ne tire plus à vue.

Les SS sont très nombreux avec un vrai état-major communiquant entre les différents camps de la région.

Nous faisons des hltes fréquentes en rase campagne. Les camps des environs sont pléthoriques et refusent de nous accueillir. Nous continuons donc la marche en direction de Gross-Rosen.

Je ne sais pas combien de temps nous avons marché ainsi.

Un soir, nous arrivons à Gross-Rosen, camp d'extermination digne d'Auschwitz, moins industrialisé. Nous passons la nuit à l'orée du camp: faute de place à l'intérieur. Fort heureusement! Car, de ce camp on risquait de ne pas en sortir vivant.

Nous sommes quand même plus ou moins nourris avant d'aller à la gare de cette ville prendre le "train" pour Buchenwald.

Nous embarquons dans des wagons à ciel ouvert sans être entassés. Et en avant! Direction Buchenwald.

En pleine crise des transports en Allemagne, les bourreaux SS ont pu obtenir tout un train pour les déportés voués à l'extermination.

Tellement ils étaient acharnés à tuer les Juifs ?

Eh oui: c'était la priorité des priorités du système nazi.

A la gare de Weimar, nous essuyons un bombardement allié. Plusieurs camarades autour de moi sont morts. Le chemine de fer est hors d'usage et le froid intense. Nous restons en gare une dizaine d'heures, le temps de le réparer et de pouvoir continuer. Le lendemain après-midi, nous arrivons enfin à Buchenwald.

BUCHENWALD

Buchenwald est un des premiers camps de concentration créés par les nazis en 33, lorsqu'ils sont arrivés au pouvoir. On n'entre pas dans ce camp sans avoir accompli auparavant les formalités administratives et sanitaires.

Dûment enregistrés, nous gagnons les établissements de bain.

Déshabillés et rasés, nous pénétrons dans les salles de douches où l'eau ne coule pas. Les Alliés venaient de bombarder les conduites d'eau.

Complètement nus, épuisés, nous nous couchons sur le carrelage en attendant le retour de l'eau . Nous y restons un temps infini plus morts que vivants.

Quand l'eau est revenue, j'ai tressailli et me suis relevé de ma "tombe de pierres".

Avant-goût de la résurrection des morts ?

Si tu veux.

Et, sije ne veuxpas.

Tu attendras le récit allégorique que je t'ai réservé pour la fin.

Buchenwald n'était pas un camp d'extermination a priori. Il y avait certes un crématoire, mais pas des chambres à gaz. Construit pour les opposants au régime nazi, il recevait aussi des déportés juifs d'Allemagne dès l'année 1938, après la tristement célèbre "nuit de cristal" où trois cents synagogues ont été incendiées et des centaines de magasins juifs saccagés et démolis.

La plupart des "blocks" étaient en construction dure. Il y avait deux camps côte à côte: un pour les déportés, un autre pour les résidences

des SS et des prisonniers éminents. Le Président Léon Blum y était incarcéré.

En janvier 1945, à la suite de l'évacuation des camps de l'Europe de l'Est, s'y est ajouté un troisième camp: le petit camp, dans un des angles du grand. A mon arrivée, il était déjà surpeuplé; il y régnait le typhus. Faute de place, "les ressuscités" miraculés, sont allés au grand camp.

Me voici au block numéro n° 15, en face de la barrière de garde, près de l'entrée principale du camp.

Le chef du block dont je ne me rappelle plus le nom était un ancien avocat allemand, farouche opposant au nazisme. Il recevait souvent des colis de vivres de sa famille qu'il partageait avec tous les détenus du block. Il possédait en cachette un poste de radio. Grâce à lui, nous avons appris le débarquement allié et la libération de Paris en août 1944.

Quelle bouffée d'oxygène! Quel espoir !

Trois semaines durant, j'allais tous les jours travailler au camp des résidences SS. De temps à autre, je recevais les restes de leurs ripailles. Il y avait de quoi restaurer sa santé. C'était trois semaines de convalescence.

Fin février 1945, nous sommes envoyés à Ostrach, au commando de Schurzingen, travailler aux mines de schiste dont les Allemands extrayaient du kérosène pour avion. Ce commando, avons-nous appris en 1985, dépendait du camp de Struthof-Natzweiller en Alsace. Les Juifs y étaient peu nombreux. En revanche, il y avait beaucoup de Français parlant allemand, sans doute des Alsaciens Lorrains.

Le régime concentrationnaire y était moins dur qu'à Jaworzno. En revanche, l'hygiène laissait beaucoup à désirer. Les châlits étaient d'un seul tenant sur trois étages. Cette promiscuité provoquait des conflits à n'en pas finir, allant jusqu'au meurtre pour le vol d'un morceau de pain.

Nous y avons connu les affres de la faim: pieds enflés et gonflement de l'abdomen. Nous complétions notre nourriture par des herbes ramassées dans les champs des environs du camp. Nous souffrions de diarrhée et de maux de ventre.

Les travailleurs allemands subissaient également le manque de nourriture. Ils disaient, en regrettant: de n'avoir rien à partager avec nous.

Il y a eu beaucoup de décès par suite de maladie. On y mourait pratiquement de faim.

Les fréquents bombardements alliés ne nous ont pas atteints. Si nous travaillions à la surface, aux moments d'alerte, nous allions dans les mêmes abris que les civils allemands.

Le 18 avril 1945, nous quittons précipitamment le camp de Schurzingen.

Pendant trois jours nous tournons "en rond" sans savoir où aller.

Il y a eu des morts de faims et d'épuisement. On ne tirait plus systématiquement sur ceux qui s'écroulaient.

Personnellement, pris de violents maux de ventre, je me suis affaissé en plein milieu de la marche. Les SS sont allés chez un paysan chercher une voiture à bras pour me mettre dessus et continuer la route, tiré par les camarades.

Le 21 avril au soir, nous arrivons à Ostrach, chef-lieu régional. Non loin de la ville, nous sommes placés dans une grange pour y passer la nuit.

Le lendemain matin, il n'y avait plus personne pour nous réveiller en vociférant. Les SS avaient pris la fuite en abandonnant leurs armes dans la grange.

Une heure après, nous avons vu apparaître les tanks du général Leclerc. Nous venons d'être sauvé, pour nos futurs mérites. Ou bien, grâce aux mérites de nos générations futures.

Je ne comprends pas très bien ce que tu veux dire.

Maintenant, je vais te raconter le récit allégorique promis

SAUVETAGE DU GRAND-PERE PAR LE PETIT-FILS

Voici le récit allégorique promis, rapporté par le Midrach Beréchit-Rabba (63.2), au sujet du petit-fils à naître qui sauve son grand­ père de la mort.

"Rabbi lts'hak enseigne: Abraham, notre ancêtre, n'a été sauvé de la fournaise ardente, dans laquelle l'avait jeté le roi Nemrod, que grâce à son petit-fils Jacob".

Ce n'est pas possible: Jacob n'était pas encore né à ce moment-là !

Tu as raison. Rabbi Its'hak va répondre à ton étonnement.

"Cela ressemble à un roi qui, ayant condamné à mort un de ses serviteurs, se trouve dans l'obligation de gracier celui-ci. Car cet homme, dit l'astrologue du roi, doit donner naissance à une fille laquelle deviendrait l'épouse de son royal fils, du Prince.

Il en est de même d'Abraham: Le Saint Béni Soit-il, avait prévu qu'il donnerait naissance à Jacob: c'est pourquoi, Il le sauva de la fournaise ardente".

"Ainsi parle l'E. à la maison de Jacob qui délivra Abraham".

(Isaïe 29.22).

Donc, Jacob a sauvé Abraham".

J'ai compris.

Les millions de victimes juives étaient, toutes, aussi innocentes qu'Abraham.

Assurément. Leurs mérites ne cesseront de rejaillir sur tout le peuple d'Israël et le monde entier.

Comme le sacrifice d'Isaac ?

Parfaitement !

Pourtant, à la dernière minute, Isaac a été épargné: l'ange de D. arrêta le bras d'Abraham !

Bravo! Tu connais bien l'histoire du peuple juif et le chapitre 22 de la Genèse.

Malheureusement, les nazis ne croyaient pas en D.; ils n'entendaient pas Sa voix; ils l'avaient remplacé par leur chef, Adolphe Hitler de triste mémoire.

VERS LA LIBERTE

Nous avons quitté la grange chancelants pour respirer l'air libre. Je ne tenais plus debout sur mes jambes; je tremblais de tous mes membres du corps frêle et décharné. Placé chez un habitant du village, j'ai été aussitôt soigné et suis resté couché trois jours. Le quatrième jour, j'étais sur pied.

En compagnie de deux camarades juifs - Dolek LEITNER et Bernard LONDNER - , nous avons gagné la ville de Constance à pied tout en tirant la "voiture à bras miracle", remplie de victuailles reçues de l'armée française. Cette promenade nous a fait beaucoup de bien physiquement et moralement.

Vouspouviez enfin disposer de vous-même, jouir de la liberté et continuer à vivre !

A Constance, nous avons été pris en charge par les Autorités militaires françaises tant pour les soins que pour l'entretien. Demeurant à l'hôtel, nous nous rendions tous les jours à !'Hôpital Sanatorium de la ville pour recevoir des soins et des conseils d'alimentation progressive que nous avons smv1s scrupuleusement. De nombreux camarades n'ont malheureusement pas survécu, faute de n'avoir pas observé ces conseils.

Vers la mi-juin, nous avons demandé audience auprès du Gouverneur français de la ville, le Général KOENIG; nous voulions partir définitivement en Suisse, pays frontalier de Constance. Nous avons été reçus immédiatement fort aimablement. Nous étions encore en habits de bagnard. Sur-le-champ, il nous emmène en voiture dans le plus beau magasin de vêtements de la ville en nous demandant de choisir des habits "civilisés". Habillés en neuf de pied en cape, il nous reconduit à l'hôtel avec le balluchon des vêtements concentrationnaires sous les bras, et nous propose de revenir le voir dans une semaine.

Nous revenons la semaine suivante, et réitérons notre demande de partir en Suisse.

Après nous avoir reçus chaleureusement et nous avoir bien écoutés, il s'excuse de ne pouvoir nous aider dans notre requête de gagner la Suisse. En revanche, il propose de nous "rapatrier" en France avec le train d'anciens déportés qui doit partir le lendemain matin de la gare de Constance pour Paris. Il se charge même de nous attendre sur le quai de la gare et de nous confier à des personnes pouvant nous être utiles au cours du voyage et nous servir éventuellement d'interprète. Aucun de nous trois ne savait le français. Nous parlions avec lui en allemand.

Nous acceptons sa proposition; et, le lendemain matin, nous nous retrouvons à la gare de Constance en face du Général KOENIG qui nous attendait déjà depuis quelque temps.

« LE RAPATRIEMENT »

Nous avons mis le Rapatriement entre guillemets, pour l'excellente raison que nous n'avions pas été déportés de France. Nous avons été libérés par l'armée française et accueillis ensuite en France comme de vrais Français, grâce au Général KOENIG.

Cela mérite d'être dit.

Le Général nous confie à un ancien déporté de Paris, parlant yiddish - Monsieur LITVAK - lequel veillera sur nous tout le long du voyage jusqu'à Paris.

Dans le train, nous avons été émerveillés de voir avec quelle gentillesse l'on s'occupait de nous. Que de précautions prises par les Hôtesses pour ménager notre susceptibilité et nous être agréable! Encore maintenant, quand j'y pense, les larmes me montent aux yeux.

Des larmes dejoie !

Oui, bien sûr, je suis ainsi fait: je pleure plus facilement dans la joie que dans la tristesse.

On nous propose constamment nourritures et boissons légères, et des cigarettes que je refuse, n'étant pas fumeur. Au camp de Jaworzno, je troquais ma ration de tabac contre un morceau de pain. Ici, tout était gratuit et à volonté.

Nous traversons la Suisse au paysage enchanteur, nous faisant oublie un instant "la marche de la mort" sur la neige maculée du sang de nos camarades de misère. En nous assoupissant, nous sommes vite rattrapés par la mémoire onirique où nous revoyons Auschwitz avec son cortège d'atrocités. Les cauchemars se chargent de nous réveiller.

Nous voilà arrivés à Mulhouse au Centre d'Accueil des rapatriés. Tout le monde passe un examen de santé complet. Chacun est l'objet de renseignements détaillés sur son état civil, lieux de déportations, séjour dans les camps, etc.. Certains passent un "interrogatoire" véritable. Pour nous, tout se passe sans problèmes, sauf détail cocasse, incompréhensible pour nous à l'époque: le préposé à l'établissement des cartes de rapatrié voulait absolument me faire passer pour un déporté de France, de Drancy, de Compiègne, ou de tout autre lieu de ce genre de triste mémoire. Devant mon obstination, il cède et inscrit: déporté de Pologne.

Pourquoi avait-il insisté de la sorte ?

Pour m'éviter de futurs tracas administratifs. Je n'ai été reconnu comme ancien déporté qu'à l'âge de soixante sept ans.

A Mulhouse, nous sommes restés trois jours en tant que convalescents, merveilleusement bien soignés.

Chacun a reçu sa carte de rapatrié, tenant lieu de document officiel d'identité avec empreinte digitale, une valise de vêtements, un colis de victuailles et une somme d'argent pour nos dépenses courantes.

Nous partons en train spécial pour Paris. Je ne sais pas combien de temps nous avons voyagé. Il y a eu beaucoup d'arrêts. A chaque halte, les habitants de l'endroit venaient nous saluer avec des fleurs et des friandises. Les scènes de larmes et de joies se succédaient au rythme des haltes dans les villes et les villages.

PARIS

A Paris, arrivés à la Gare de l'Est, nous partons en autocars au Cinéma Lutétia où nous sommes accueillis par le Général DE GAULLE en personne.

Un moment donné, j'avais cm me trouver devant le Général KOENIG qui nous aurait gentiment accompagnés jusqu'à Paris.

Erreur impardonnable !

Mais, si: les uniformes des généraux se ressemblent; et, à ce moment-là tous les hauts fonctionnaires de l'état en portaient. J'ai été vite éclairé, quand le Président de la République prit la parole pour nous souhaiter la bienvenue. Tout le monde connaissait son nom, y compris moi, l'étranger.

Nous avons eu droit à une réception grandiose à laquelle s'étaient mêlés parents et amis des "revenants".

Cela ne t'a pas fait mal au cœur de ny retrouver personne de ta

famille ?

Non, j'en connaissais la cruelle réalité: je suis le seul survivant de

ma famille. J'ai été content d'être là et de jouir de tant de sollicitudes.

Les Parisiens ont regagné leurs foyers. Les autres ont été logés à l'hôtel Lutétia en attendant de pouvoir se ressaisir et reprendre une vie normale.

Bernard LONDNER avait retrouvé de la famille à Paris, la sœur de sa fiancée, chez laquelle il a été accueilli à bras ouverts. Un an après, il a pu se marier et donner naissance à deux charmantes filles. Régine, sa femme, avait également survécu à la Choah.

Dolek LEITNER, ayant de la famille en Amérique, était parti la rejoindre.

Et toi ?

Moi, après une nuit passée dans cet hôtel luxueux, Je commençais à aspirer à une vie plus simple et moins oisive.

DE L'HOTEL LUTETIA AU CENTRE CLAUDE BERNARD

Dans le hall de l'hôtel Lutétia, il y avait différents représentants d'organisations humanitaires y compris une jeune-fille de la

communauté juive de Paris, déléguée du Consistoire Central des Juifs de France.

Quelle heureuse surprise d'apprendre l'existence d'une communauté juive organisée, non détruite par les nazis!

Je demande aussitôt à la jeune-fille: s'il n'existait pas un centre d'accueil juif où je pourrais me sentir moins dépaysé. Ayant reçu une réponse positive, j'exprime le désir d'y être transféré immédiatement avec mes maigres bagages. Me voilà installé 60, rue Claude Bernard, anciennement: Ecole juive du cinquième Arrondissement de Paris.

CENTRE CLAUDE BERNARD

Le Centre Claude Bernard était un vrai home culturel juif. J'y ai trouvé réconfort matériel et moral. Gîte et couvert assurés, j'avais la possibilité d'étudier l'hébreu moderne, dispensé par Monsieur SPECTOR, Ministre-Officiant de la Synagogue du Vingtième, d'écouter des causeries sur divers sujets juifs; et, même, de m'exprimer. Depuis la séparation d'avec ma famille en octobre 1942, pour la première fois, j'ai pu assister à un Office de Vendredi-soir. Cela m'a beaucoup impressionné. C'était un Office de jeunes et de moins jeunes. Tout le monde chantait. Après la prière, ily avait un repas chabbathiques auquel nous pouvions nous joindre. Ce repas était animé par des personnalités juives ayant énormément de choses à nous apprendre sur la Torah, le Talmud, !'Histoire juive, la Kabbale, le Judaïsme en général.

Je ne me souviens plus des plats que nous avons mangé: ils étaient tous succulents. En revanche, j'ai gardé en mémoire les diverses interventions au cours du repas.

Jacob GORDIN dont je ne comprenais que les citations hébraïques et araméennes, m'avait beaucoup impressionné par sa fougue et la conviction profonde qui se dégageait de ses propos; il avait une foi communicative. Il suffisait de le regarder pour être enthousiasmé comme lui.

Emmanuel REISS, nous entretenait de littérature juive russe. Son accent russe inimitable chante encore à mes oreilles les poèmes juifs, farci - comme le poisson du même nom - d'expressions yiddishs agréables à entendre pour qui ne comprenait ni le russe, ni le français.

Le Rabbin Osias WALLACH, faisait un commentaire midrachique sur la Sidra de la semaine. Avec lui je pouvais dialoguer malgré mon ignorance du français. Je l'ai retrouvé par la suite, pour très peu de temps, au Séminaire rabbinique comme professeur de Midrash.

Chabbath après-midi, il y avait des activités culturelles comprenant: revue de la presse hebdomadaire relative au Judaïsme et à Erets-Israël par René Klein à l'accent "parigot", un exposé sur la Paracha de la semaine par le futur grand-Rabbin André CHEKROUN dont je comprenais presque tout; et, pour cause ... de vocation rabbinique ultérieure. Avec lui-aussi, j'ai pu prendre langue malgré sa méconnaissance du yiddish .

Le public du Chabbath-après-midi n'était pas le même que celui de Vendredi-soir, excepté "les piliers", les habitués: Miko et Beki BREZIS, Victor KLAGSBALD, "votre serviteur" etc...

De temps en temps, nous pouvions entendre des poètes juifs réciter poèmes et prose de leurs oeuvres.

'Hanna ROVINA, grande dramaturge juive, vint un jour nous interpréter en hébreu le rôle du DIBOUK d'Anski. Nous en avons été enchanté.

En semaine, je suivais des cours d'hébreu moderne et de Bible.

Dans ce Centre, j'ai donc trouvé de quoi étancher ma soif de savoir en dépit de mes insuffisances intellectuelles et littéraires. J'en avais été privé pendant toutes les années de guerre.

Quatre semaines après, on nous déménage au 9, rue Vauquelin, ancien Séminaire Rabbinique de France, à deux cents mètres de distance, Claude Bernard devant bientôt recouvrer sa destination première <l'Ecole JUIVe.

9 RUE VAUQUELIN

Ce Centre d'Accueil était occupé par trois familles juives chargées d'enfants et par d' étudiants juifs ayant perdu leurs parents en déportation.

Installé au dortoir du troisième étage, dès le premier jour, j'y fais connaissance de Mordekhaï STRIGLER - écrivain yiddish - et de Poméranie - poète dadaïste. Ce dernier avait la spécialité, de bercer mes nuits avec sa machine à écrire qui se trouvait pourtant au réfectoire du sous-sol. Je souffrais d'insomnie, ce n'était pas de sa faute.

Quelques jours après, je fais connaissance du Grand-Rabbin Maurice LIBER, revenant s'installer dans son appartement de fonction de Directeur du Séminaire Rabbinique. Nous nous entretenons en yiddish de notre passé commun. Il se renseigne sur moi, sur mes parents et ma famille, emportés dans la tourmente. Quand je lui apprends que j'étais de la ville d'Ostrowiec, il me raconte comment il s'y était rendu un jour après la première guerre mondiale, au début des années vingt, pour consulter le Gaon Rabbi Méïr Yé'hiel Halévy HALTSTOK au sujet des 'AGOUNOTH, veuves de guerre dont les époux avaient été portés disparus. Ensuite, il m'invite à partager son repas chabbatique où je fais connaissance de Madame Liber. Auparavant, je m'étais proposé de lui donner un coup de main pour son ré-ernrnenagement. Madame Liber appréciant mon offre, me demande aussitôt en un excellent polonais de lui installer les rideaux en l'honneur du Chabbath. J'avoue que cela m'a fait un énorme plaisir de pouvoir enfin me rendre utile. Car, tout le travail effectué pendant la guerre sous les nazis était parfaitement inutile, destiné seulement à nous briser, à nous détruire physiquement et moralement. Nous en étions conscients. C'est pourquoi, nous avons tenu bon afin de pouvoir survivre et en témoigner.

Il n'y a pas de mot exact pour rendre compte de cette destruction absolue et inutile. Le terme CHOA a été choisi parce qu'il désigne la volonté du méchant d'anéantir complètement sans laisser de trace. "Que le méchant tombe dans la CHOA imaginée par lui-même"! sans nuire à autrui, ose souhaiter le psalmiste: 35.8. Pâle image par rapport à la réalité nazie.

Madame Liber, avant son mariage, était étudiante juive de Pologne à Paris, où elle avait fait connaissance de Maurice LIBER avec lequel elle s'est mariée par la suite. De cette union sont nés deux enfants: Michel et Paulette. Cette dernière a épousé Robert SOMMER dont nous parlerons ultérieurement.

Fin juillet 1945, le Grand-Rabbin LIBER me présente un futur élève- Rabbin, Roger KAHN. Bel homme, blond aux yeux bleux avec un collier de barbe à la française, huit ans plus âgé que moi. J'en avais vingt à l'époque. Impressionné favorablement par lui sans savoir pourquoi dans l'immédiat, j'esquisse un large sourire de satisfaction comme si je venais de récupérer un membre de ma famille disparue dans la Choa.

"Vous allez étudier ensemble; Il a été déjà maître <l'Ecole; il saura vous enseigner le français et vous lui apprendrez l'hébreu" , dit le Grand-Rabbin LIBER. Nous commençons aussitôt et le courant passe. Je n'ai cependant pas réussi à lui apprendre le yiddish. Ce n'était pas nécessaire pour la bonne raison que je me suis mis immédiatement à la langue de la Bible du Rabbinat français.

Le pharmacien du coin de la rue Vauquelin m'avait accueilli avec le sourire aux lèvres, lorsque je lui ai demandé un "élixir bienfaisant pour mes maux de gosier". "Un simple sirop suffira", m'avait-il répondu gentiment.

Nous étudiions bien entendu le 'Houmach, la section hebdomadaire de la Torah, et les prières journalières.

Un jour, Roger me fait compliment au sujet de mon français: "tu parles de la prose sans le savoir comme Monsieur Jourdain". "Oui, lui répondis-je naïvement: il coule bien à l'est d'Erets Israël". La Bible m'était plus familière que la littérature française. J'ai fini par surmonter cet handicap ainsi que celui du français parlé de tous les jours.

Ma première paire de TEPHILIN d'après guerre, je la dois à Paul ROITMAN, Chef du Benei-Akiva à Paris et futur collègue. Quand il m'avait vu assister à l'Office de semaine sans les TEPHILIN, il s'est fait un devoir de m'en procurer immédiatement une paire que je possède toujours en tant que témoignage de la liberté retrouvée de pouvoir m'en servir sans risquer la vie comme à Auschwitz.

A l'approche de Roch-Hachana, Le Grand-Rabbin Liber nous interpelle: Roger et moi-même. "Monsieur ROZENCWAJG vous allez être BAAL-TOKEIA - sonneur de Chophar - et vous Monsieur KAHN BAAL MAKREI - souffleur de chaque son nominalement en hébreu - "! Roger, entendant ces mots pour la première fois, devient blême. Je l'ai aussitôt rassuré en lui expliquant de quoi il s'agit sans chercher à comprendre la raison de son inquiétude. Nous avons travaillé deux semaines complètes pour pouvoir remplir ces fonctions à Roch-Hachana.

Problème personnel: "suis-je digne de remplir de telles fonctions, normalement confiées à des hommes mariés et chargés d'enfants"?

A la Synagogue de la rue Vauquelin, il y avait à ce moment-là un vieux Monsieur, très instruit dans la Tradition juive, un Sage, dont je ne me souviens plus du nom. Me voyant embarrassé, il s'approche de moi et me persuade d'accepter cette mission en citant le Tamud - Berakhoth 8a -

YESSOURIN MEMARKIN AWONOTAW CHEL ADAM, "Les

souffrances rachètent les fautes de l'homme". Il savait que je revenais des camps de concentration. J'ai acquiescé et me suis sentis moins indigne.

Le jour venu, nous nous sommes donc acquittés de notre tâche honorablement et à la satisfaction des fidèles et du Grand-Rabbin Liber.

"Quelle leçon de bon augure"! me confia Roger. Et moi d'ajouter la parole de nos Sages: Rien ne résiste à la volonté", EIN LAKH DAVAR HAOMED BIPHNEI HARATSON. "Qui veut, peut".

"Une bonne action en entraîne une autre", MITSWA GORERETH MITSWA. (Pirkei-Avoth 4.2).

Le G.R. Liber nous invite ensuite à l'aider à construire la Soucca

- la Cabane - dans la cour du Séminaire, les fêtes de SOUCCOTH approchant à grands pas. Nous nous y sommes mis sans réticence. Roger fait merveille pour la décorer. Je reconnais tout de suite son sens artistique qui s'affirmera par la suite. Personnellement, je me contente de dégarnir les arbres de la cour pour couvrir la Soucca du feuillage traditionnel.

Il y avait plusieurs jeux des "quatre espèces": palmier, cédrat, myrtes et saules. Tout pour célébrer la fête de Souccoth dans la joie.

LE SEMINAIRE RABBINIQUE

Après les fêtes de Tichri, fin Octobre 45, le Séminaire Rabbinique ouvrit ses portes à une nouvelle promotion de Rabbins: Roger KAHN, Ephraïm ROZENCWAJG, Jean POLIATSCHEK, Simon SCHWARZFUKS, Max WARSCHAWSKI, Edouard GOUREVITSCH,

André CHEKROUN, Edouard ARDITI, Charly TOUAT!, Maurice RADAT, Jean-Paul BADER,Edouard KADOUCH et Jean KLING, une bonne douzaine comme les tribus d'Israël.

André CHEKROUN était déjà en fin d'études et se préparait à passer les examens de sortie avant les vacances d'été.

Les Professeurs étaient: le Grand-Rabbin Maurice LIBER - Histoire Juive et Homilétique - , le Rabbin Ernest GUGENHEIM - Talmud et Choulkhan-Aroukh - , le Rabbin Henri SOIL - Talmud et Choulkhan­ Aroukh de traité différent - , Georges WAJDA - Bible, Commentaires rabbiniques et Théologie - , Lucien CATAN - Français, Latin et Grec - , Monsieur BENDENOUN - Diction et Récitation - , le Rabbin Osias WALACH - Midrach - pendant un très court laps de temps seulement.

Ambiance de travail excellente, malgré le froid et la nourriture matérielle déficiente. Le chauffage central ne marchait pas, faute de charbon et autre combustible. Le pain, rationné, était de mauvaise qualité. Les élèves recevant des colis alimentaires de leurs familles, les partageaient aussitôt arrivés avec les autres camarades. Ma double carte d'alimentation en tant qu'ancien déporté a également servi à attenuer quelque peu le manque de nourriture. Les parents de Roger Kahn et de Jean Kling ont pallié à ce manque: qui par le pain de campagne et du beurre, qui par les pommes de terre et les gâteaux faits maison. Notre meilleur repas de la journée était le goûter de quatre heures, pris dans la chambre de Roger Kahn: nous y mangions de vraies tartines au beurre et dégustions du café véritable grâce aux colis du Joint américain.

Nos goûters étaient souvent animés: on débattait de tout, sauf de la nourriture que nous croquions à belles dents.

Un jour, nous avons reçu la visite du Directeur en plein milieu de nos agapes. Tout en nous souhaitant "bon appétit", il refusait de goûter à notre bon café venu d'Amérique.

Une autre fois, il nous surprend - Jean KLING et moi-même - en train d'installer dans notre chambre un poêle à sciure. Nous souffrions beaucoup du froid rigoureux de cet hiver 46. En guise de reproche, il nous demande, si tout le monde pourrait venir en profiter. "Bien sûr", répond Jean KLING. "Monsieur le Directeur, vous êtes notre premier invité"! La réplique a plu; et, dorénavant, Jean KLING entra en grâce aux yeux du Grand-Rabbin LIBER qui ne cherchait qu'à lui être agréable.

Quand on osait se plaindre de souffrir du froid devant Monsieur WAJDA, il nous consolait par une maxime talmudique - Chabbath 83b -

« hébreu » "La Torah ne saurait s'accomplir que par celui qui est prêt à se sacrifier pour elle". La Torah vaut bien un petit sacrifice.

Souvent, nous étudions avec la couverture sur le dos. Nous nous réchauffions au feu de la discussion talmudique en oubliant le froid à la limite du supportable. Nous avions deux professeurs de Talmud de quoi entretenir le "feu perpétuel sur l'autel des sacrifices". (Lévitique 6.6)

« hébreu ». La vivacité du Rabbin SOIL et la gentillesse du Rabbin GUGENHEIM nous réchauffaient effectivement le corps et l'esprit.

Personnellement, j'étais à l'aise "dans l'océan du Talmud" que je répétais ensuite par cœur avec certains de mes camarades. Ces répétitions me permettaient de récupérer petit à petit la mémoire perdue dans la tourmente.

Au cours d'Histoire Juive et d'Homilétique, c'était la détente. Le Grand-Rabbin LIBER aimait dialoguer avec les élèves et connaître leurs opinions sur divers sujets. Il nous emmenait fréquemment en promenade et visiter des Institutions juives. La première de ces visites a été à la fabrique des MATSOTH - pain azyme -RODZINSKI, rue Poliveau, non loin du Séminaire. Accueillis par le Rabbin RUBINSTEIN, chef spirituel de la Synagogue de la rue Pavée, celui-ci, remarquant les nombreuses décorations nationales sur l'habit de notre Directeur, dit non sans humour:

« hébreu », "Que les boutons et les fleurs (la rosette de la Légion d'Honneur) :viennent du Très Haut"! C'était justement la semaine où l'on lisait ce passage dans la Torah: Exode 25.31. Il avait simplement changé MIMENA, dont l'antécédent est le chandelier sacré, en MIMENOU dont l'antécédent est D. . Réplique de Monsieur Liber: "Que voulez-vous? ... Faute d'argent, on nous paie en boutons et en fleurs".

La belle région parisienne n'avait pas de secret pour lui; il nous en fit largement profiter. Nous pouvions aussi choisir nos lieux de promenade et de visite. Il nous en fit la proposition, en ajoutant: "et je vous suivrai". En effet, désormais, il s'efforcera de satisfaire à toutes les exigences religieuses de ses élèves en rappellant la fameuse interprétation du verset des Psaumes 119.99 : « hébreu », Au sens propre: "Je suis devenu intelligent grâce à mes maîtres". Au sens allégorique: "plus que de mes maîtres", j'ai appris de mes élèves. « hébreu ». Nous en avions accepté humblement l'hommage en guise de message.

Le Judaïsme français venait d'opérer un tournant: il va devenir traditionaliste. La nouvelle promotion des Rabbins d'après guerre s'y emploiera de toutes ses forces. D. aidant, elle réussira à transformer ce tournant en véritable réalité. A vous d'en juger.

Léon ALGAZI, musicologue, chef des chœurs de la grande Synagogue rue de la Victoire, était notre professeur de musique liturgique et en même temps Directeur de l'Ecole des 'HAZANIM, Ministres­ Officiants. Son attachement au Séminaire était double: d'abord comme ancien élève-Rabbin, ensuite comme fondateur de l'Ecole de liturgie juive au sein de !'Etablissement. Il aimait particulièrement les séminaristes de notre promotion; il reconnaissait en eux d'authentiques vocations: "capables de sauver le Judaïsme français", se plaisait-il à répéter sans cesse. Il croyait à la méthode coué probablement.

Le Judaïsme français était-il menacé de disparition?

En quelque sorte...

Cent mille Juifs français avaient péri dans les camps de la mort dont une trentaine de Rabbins. Beaucoup parmi les survivants s'étaient totalement assimilés de peur que cela ne recommence. Les structures communautaires étaient ébranlées. Certaines Communautés avaient été complètement détruites, notamment en Alsace-Lorraine. Il n'y avait plus d'immigrants juifs d'Europe de l'Est. Pour son renouvellement, la Communauté ne pouvait compter que sur elle-même. Il y avait un défi à relever.

Léon ALGAZI l'avait très bien senti ; il désirait ardemment contribuer au relèvement de ce défi.

Aussi, a-t-il réédité l'œuvre maîtresse d'Edmond FLEG -Anthologie de la Littérature Juive - et fondé le Colloque annuel des intellectuels juifs sans parler de ses composition musicales.

Dans une des Revues de Pourim, notre ami Jean KLING lui avait prêté la réflexion suivante: "l'essentiel en musique, c'est que l'oreille ne perde point pied". Il en fit sienne.

Lucien CATAN, poète à ses heures, était notre professeur de lettres. Dans son cours de grec ancien, il s'efforçait de nous montrer les emprunts du français à la belle langue de Platon et d'Aristote. Par exemple le préfixe "pan" comme panarabisme.

Question de Jean KLING: que pensez-vous de pan-toufle? L'étymologie est une science délicate, fut la réponse..

Monsieur BENDENOUN, speaker à la Radio et lecteur de poésie, était notre professeur de diction, discipline délaissée par mes camarades. J'étais son seul fidèle disciple.

Maintenant, nous allons faire connaissance des élèves de cette promotion d'après guerre.

LES ELEVES

Le plus âgé de parmi nous était Jean POLIATSCHEK, 32 ans.

Avant guerre, il s'était destiné au professorat de lettres classiques. La Choa lui a fait changer de destination. Devenir Rabbin était sa nouvelle vocation; bien que tardive, il n'en sera pas moins à la hauteur de sa tâche. Fils du Rabbin d'Altkirch - Haut-Rhin - , petit-fils d'un Rabbin de Jérusalem dont une des rues porte son nom, il avait l'avantage de pouvoir allier la tradition rabbinique à la belle expression française, claire et précise. Pendant son séjour au Séminaire, il a traduit élégamment "Le Sentier de Rectitude" de Moché 'Haïm LUZZATO. « hébreu ». Ses versions étaient souvent lues en classe, tellement elles étaient exactes et exprimées en bon français.

Nous travaillions la plupart du temps ensemble et enrichissions mutuellement nos connaissances. Il aimait les mots d'esprit fins et édifiants; il prenait les précautions avant de traduire <« hébreu ». "D. des Armées", d'ajouter: "en trois mots", pour éviter un éventuel blasphème. Doué d'une belle voix et connaissant parfaitement les airs des Offices, il a été délégué par le Grand-Rabbin LIBER, en 1946, d'aller célébrer les fêtes de Roch­ Hachana et Yom-Kippour à Enghien-les-Bains. Roger KAHN et moi-même l'avions accompagné pour l'assister aux Offices et à la lecture de la Torah. Il y avait encore à ce moment-là de fréquents contrôles de Police sur la voie publique. Le soir de Kippour, en quittant la Synagogue, nous sommes l'objet d'une vérification d'identité. Personne d'entre nous n'avait les papiers sur lui, et pour cause... d'interdiction de les transporter en ce jour saint. Si POLIATSCHEK n'avait pas été avec nous, nous aurions passé le restant de la nuit au Commissariat de Police: il avait réussi à convaincre les Policiers de notre bonne-foi grâce à son langage très distingué. Le lendemain, il en fit autant auprès les nombreux fidèles réunis à la Synagogue en leur racontant notre mésaventure de la veille. Il aura le même succès plus tard à la grande Synagogue de Metz où il exerça le Rabbinat cinq ans durant. Par la suite, il enseignera le français aux Universités de Jérusalem et de Ramat­ Gan. Partout, il sut captiver son auditoire par ses prestations minutieusement préparées. Il était perfectionniste en son genre.

Ayant eu la joie de le rencontrer plusieurs fois à Jérusalem, je pus évoquer avec lui "le vieux bon temps", passé ensemble au Séminaire. On ne s'ennuyait jamais en sa compagnie.

JEAN KLING

Jean KLING, le plus jeune d'entre nous - 18 ans - , venait de Pau, Basses Pyrénées, où il était réfugié depuis la guerre 1939-1945 avec ses parents, originaires de Hochfelden en Alsace. Boute-en-train, à la voix sonore et mélodieuse, il nous gratifiât souvent de beaux Offices chabbathiques; il connaissait la Tradition liturgique à merveille; et, il avait la religion joyeuse, à la façon 'hassidique. Nous partagions la même chambre pendant trois ans ainsi que les gâteaux de sa mère et le chocolat côte d'or de sa tante de Luxembourg, denrée rare à l'époque. J'en avais attrapé un jour une indigestion. En revenant des vacances trimestrielles, il rapportait toujours un sac de pommes de terre en guise de billet d'excuse pour son retard: ses parents avaient une graineterie. "Vous en avez mis du temps à les ramasser"; lui dit le Grand-Rabbin LIBER en souriant. Nous pouvions ainsi améliorer notre ordinaire en toute bonne conscience.

Le Grand-Rabbin LIBER était aussi notre professeur d'Histoire juive, et Jean KLING l'animateur de ce cours avec sa bénédiction. Il lui faisait lire les chapitres à étudier. Le ton et l'expression étaient parfaits; il savait articuler et ponctuer le texte à haute voix. Lui, n'avait pas besoin d'assister au cours de diction de Monsieur BENDENOUN. C'était notre récréation de la semaine.

Jamais, il ne s'était plaint de mon sommeil agité, bruyant parfois; Il me laissait le soin de le réveiller le matin pour être à l'Office à l'heure. Dès la première année, il m'avait invité à passer les grandes vacances chez ses parents à Pau où j'étais accueilli comme un enfants de la famille.

Jean KLING, à peine entré au Séminaire, "brûlait déjà du feu sacré" d'enseigner le Judaïsme et d'inculquer la foi aux autres. Ensemble, nous avons ouvert aussitôt après un cours de Talmud-Torah au sein du Séminaire, fonctionnant Dimanche et Jeudi de neuf heures à midi. Il y avait une vingtaine d'enfants juifs du quartier lesquels deviendront par la suite les premiers élèves de l'Ecole Yavné, quand elle ouvrira ses portes. Il consacrait deux mois de ses congés scolaires à diriger une colonie de vacance juive dans l'unique intention de transmettre la Tradition et d'enseigner aux enfants la pratique religieuse. Il y réussissait très bien. En revanche, il n'avait pas réussi à me convaincre d'en faire autant. Je n'en avais ni la compétence, ni la force physique nécessaire pour ce genre d'activité.

Nommé Aumônier de la jeunesse juive, il s'installe à La Varenne­ Saint-Hilaire où il assume les fonctions de Rabbin tout en accomplissant le Service Militaire au Château de Vincennes. Libéré de ce devoir national, les époux KLING sillonneront les villes de France et ranimeront les Communautés juives en suscitant, ici et là, Offices religieux, Talmud­ Torah, Cercles d'étude et Causeries sur le Judaïsme. Leurs démarches sont toujours couronnées de succès, grâce à leur foi inébranlable et l'art de convaincre. "Ce qui vient du cœur touche le cœur", disent les Sages du Talmud. (Berakohth 6b)

La Communauté de Lyon fait appel à Jean KLING; Il répond: "présent". Il y crée deux Ecoles juives: une pour garçons et une pour filles; et, une troisième pour former des cadres communautaires.

Là, D. le gratifie d'enfants, après huit ans de mariage: 'Hanna, Elie et Joël. Tous les trois suivront la voie des parents dans l'éducation juive authentique.

EPHRAÏM ROZEN

J'ai beau vouloir imiter Jean KLING, je n'arrive pas à sa hauteur.

Au Séminaire, je me contente de combler mes lacunes en culture générale, en travaillant avec mes camarades le programme du Séminaire et en suivant les classes terminales au Lycée Henri IV.

Mon désir de servir la Communauté juive ne me dispense pas de connaissances notamment pédagogiques pour pouvoir instruire les futurs fidèles et leurs enfants en Judaïsme. Je crois sincèrement à l'enseignement talmudique que nous répétons le matins dans la Prière quotidienne: "L'étude de la Torah est au dessus de toutes les autres vertus": "car l'étude mène à l'action". (Chabbath 127a) Pour cette raison, je me suis attardé au Séminaire jusqu'en cinquante trois: je continuais à m'instruire et à enseigner aux petits et aux adultes, expérience précieuse pour mon futur "sacerdoce".

En Juin 1953 j'ai passé les examens de sortie et me suis fiancé avec Mademoiselle Evelyne KAHAN qui m'a "immédiatement" suivi en compagnie de sa mère à Royat où je devais effectuer un stage de Rabbin­ 'Hazan-Chamach pendant les mois d'été. Vrai parcours du "combattant du Judaïsme". Il fallait tout organiser: trouver une salle adéquate, des bancs et une table pour la lecture de la Torah, et des fidèles. La présence de ma fiancée m'a été d'un très grand secours: je pouvais au moins manger sans soucis à sa table et recruter des coreligionnaires aux jardins des Thermes. La Communauté clermontoise nous avait fait un chaleureux accueil. Elle avait pris l'initiative de ce stage dans l'intention de me proposer ensuite le Rabbinat régional. Presque tous les soirs de notre séjour à Royat, nous avons été reçu chez l'un ou l'autre des membres de la Communauté: chacun voulait faire notre connaissance personnellement. Le Président Joseph ENKAOUA et son épouse avaient été absolument charmants à notre égard et avaient tenu à nous présenter à tous les membres de la Communauté avant de nous proposer le poste de Rabbin.

Un jour, ils avaient organisé une Assemblée Générale au Casino de Royat. Pour y pénétrer, il fallait avoir dix-huit ans au minimum. Ma fiancée, n'ayant pas sa carte d'Identité sur elle et paraissant très jeune, s'est vue refuser l'entrée. Après intervention auprès du Directeur, nous avons eu droit à un accueil officiel, un peu gênant sans fausse modestie. Fin Juillet, ma fiancée et sa mère sont reparties sur Paris. Auparavant, nous avions décidé de nous marier après les fêtes de Tichri: Dimanche 25 Octobre 1953, 16 Mar'hechwan 5714.

Rentrée à Paris, ma fiancée entreprend les démarches pour ce grand jour. Quant à moi, j'ai dû effectué plusieurs déplacements pour régler le mariage civil et religieux.

Je suis pratiquement resté à Royat jusqu'à la fin du mois d'Août; et, me suis occupé d'un logement en vue du mariage. Les curistes repartis, je n'ai pas eu de mal à trouver un meublé à Chamalières, à la lisière de Clermont-Ferrand. Me voilà adopté par la Communauté juive de cette ville où j'officie en tant que Rabbin les Chabbaths et jours de fête arrivant à grands pas.

Il était difficile en ce temps-là de trouver de la nourriture strictement Cacher à Clermont-Ferrand. Ma fiancée a donc décidé de venir passer Roch-Hachana et Yom-Kippour dans cette ville accompagnée de Mademoiselle Berthy LEVY, toutes les deux chargées du nécessaire pour pouvoir célébrer les fêtes dignement. Les fêtes de Souccoth, je les ai passées avec les jeunes juifs de la Communauté dans une Soucca construite par leurs soins et les miens. Alain Dreyfus et ses copains doivent s'en souvenir, tellement c'était merveilleux et héroïque. De mémoire de Clermontois on n'avait vu une si belle Soucca installée dans le Jardin de la villa Dreyfus en dépit de l'opposition des parents. Une fois construite, ils étaient les premiers à nous féliciter et à venir la visiter en accomplissant le commandement de "demeurer dans les Cabanes en souvenir de la Sortie d'Egypte". (Lév.23.43) Ils y étaient plus nombreux qu'à la Synagogue ce jour-là.

LE MARIAGE

Les fêtes terminées, nous commençons à préparer notre mariage. Les faire-part sont imprimés et expédiés par les soins de ma fiancée. Le mariage civil a lieu à Paris, à la Mairie du cinquième Arrondissement, Vendredi 23 Octobre 1953. Les témoins sont Robert SOMMER et Adrien GUTTEL (Selikovsky), amis merveilleux dont nous gardons un souvenir ineffaçable.

Le premier, gendre du G. R. Liber, est père de neuf enfants dont deux adoptifs, orphelins de guerre. Son dévouement vis à vis des élèves du Séminaire est sans borne: il n'a d'égal que son patriotisme pour la France. Il se fera enterrer à Paris. Sa femme sera ensevelie à Jérusalem où elle vivra quelque temps près de ses enfants dont il était fier. Ceux-ci lui ont d'ailleurs consacré un hommage écrit bien mérité. Sincèrement religieux, il était tout à fait en phase avec la nouvelle promotion d'après guerre. Nous lui en sommes reconnaissants.

Le second ami et condisciple, après avoir terminé sa carrière de Directeur de Collège, à cinquante cinq ans, vint s'asseoir sur les bancs du Séminaire. J'allais souvent chez lui pour des cours de physique-chimie, dispensés au Lycée le Samedi. J'avais droit à un régime meilleur que celui de ses propres enfants. Ils n'en étaient nullement jaloux. Lui-aussi avait une très nombreuse familles: sept enfants. Tous se retrouvèrent par la suite en Israël.

Nos deux amis étaient titulaires du diplôme de Rabbin honoraire.

Ma femme et moi-même, nous gardons d'eux un souvenir amical et respectueux.

Dimanche 25 Octobre a lieu notre mariage religieux à la Synagogue du Séminaire en présence de ma Belle-mère - Rose KAHAN - et des survivants de sa famille, de tous les élèves du Séminaire et de l'Ecole de 'Hazanim. Ceux derniers, nous avaient honorés de leurs belles voix. Il y avait aussi des fidèles de la Synagogue et des anciens déportés avec lesquels j'étais venu à Paris dans le train spécial.

La cérémonie était présidé par le Grand rabbin. Liber. Les témoins étaient Charles Gutwirth et le Grand rabbin Ernest Gugenheim.

L'un et l'autre ainsi que leurs épouses avaient contribué à la rencontre de notre couple. Nous leur en savons gré, sans regrets. Leur amitié nous est demeurée indéfectible.

Le G. R. Liber fit une allocution sous la 'Houppa. Monsieur Robert Sandler, Président de la Synagogue, avait organisé après la cérémonie une récéption royale dans les salons du Séminaire. Le repas de noces eut lieu au Foyer Israélite, 5, rue de Médecis, géré justement par Monsieur et Madame Sandler; et, ils ont "récidivé". Au cours du repas, prirent la parole le Rabbin Elie Munk et le Président de la Communauté de Clermont-Ferrand, Monsieur Joseph Enkaoua. Le Rabbin Munk avait rappellé la parole de la Sidra de la semain, 'Hayéh-Sarah: MEHACHEM YATSA HADAVAR, "D. en avait décidé ainsi". (Gen.24.50) Monsieur Enkaoua annonça ma nomination effective au poste de Rabbin régional en nous souhaitant: "bonne chance et une progéniture nombreuse". Tous les deux avaient traité du sujet du jour: MEINYANA DEYOMA.

A la fin du repas j'eus la surprise de revoir le neveu du 'Hazon­ Ich de Benei-Berak, Karelits Raphaël (?), lequel avait été un de mes maîtres de Talmud en Pologne dans la Yechiva "Beith-Yoseph d'Ostrowiec.

Nous sommes restés à Paris toute la semaine du mariage, y compris Chabbath. Chaque jour nous étions objet de repas solennel avec CHEVA BERAKHOT, les sept bénédictions nuptiales. Nous rentrâmes à Clermont-Ferrand début Novembre, chargés de cadeaux, sans "les chameaux d'Abraham". Voir Genèse, chapitre 24.

ROGER KAHN

Grand, blond, cheveux bouclés, collier de barbe à la française, allure d'artiste, portait calotte noire qui lui allait à merveille. Elle collait au personnage, surnommé amicalement: l'abbé Kahn, parce qu'il roulait à bicyclette.

"Séminariste modèle", humble, au langage châtié, il ne se permettait jamais de prononcer une parole profane pendant l'Office. Debout, en prière, il ressemblait au grand prêtre dans le Saint des Saint autrefois à Jérusalem.

N'était-il pas COHEN?

Il se préparait ainsi à la venue du Messie, "susceptible de venir chaque jour", selon le credo de Maimonide. ANI MAAMIN. La prière étant appelée AVODA - service du Temple - pratiqué uniquement par le Cohen, il se devait de demeurer debout en priant.

Sa chambre, artistement décorée, nous servait de salon de thé pour le meilleur repas de la journée fourni par ses parents. Elle nous servait également de concordance biblique et de grammaire hébraïque: ses murs étaient tapissés de tables de conjugaisons et de textes aux versets parallèles. Avant d'entrer au Séminaire, il avait lu plusieurs fois la Bible en français; il la connaissait presque par cœur.

Chanter n'était pas son fort; il préférait nous déchiffrer les airs liturgiques à l'harmonium et entendre la belle voix de Jean KLING. Aussi, nous faisait-il profiter de ses connaissances en peinture, lorsque nous allions visiter les musées parisiens. Ses charmants parents invitèrent un jour tout le Séminaire à Provins, Roger en compagnie de sa sœur Denise nous fit admirer la Tour de César de cette ville.

Roger aimait beaucoup les promenades à pied. Une fois j'ai passé les grandes vacances avec lui en traversant les Alpes depuis Grenoble jusqu'à Barcelonnette. Il venait de se fiancer avec Colette Lévy, sa future épouse. Chaque jour, il lui écrivait tout en consignant ses impressions de route dans un carnet. J'avais droit à de bons petits plats confectionnés par lui. Il excellait dans l'art culinaire. J'appris de lui à faire de la bonne cuisine française. Un jour, je lui demandai ce qu'il écrivait dans le journal de voyage. En bon prof, il déploie la carte d'Etat-Major, emportée pour cette promenade, et pointa les étapes parcourues en rappelant les incidents de la route et les difficultés rencontrées. "Oth, oth, oth", lui dis-je en yiddish dont il connaissait le sens. "C'est exactement l'interprétation de Rachi au sujet de la Sidra de Massé" que nous lisons cette semaine. BAROUKH CHEKIWANTI! "Loué-soit l'E. de m'avoir inspiré la réponse de Rachi".

Ce jour-là j'avais du mal à continuer les pérégrinations: je souffrais d'ampoules à la plante des pieds. Nous nous décidâmes de rentrer à Paris en train. Colette nous y attendait de pied ferme. "C'était la fin des souffrances", dit-elle à Roger.

Quelque temps après, j'eu l'honneur d'être témoin de leur manage.

EDOUARD GOUREWITCH

Doyen de la promotion pendant une petite année, Edouard GOUREWITCH venait de quitter la "Résistance" et se préparait à passer l'examen de sortie. Il continuait à garder l'uniforme d'officier de l'armée française avec toutes les médailles bien méritées.

Excellent en Bible, il avait cependant des lacune en Talmud.

Nous avons travaillé ensemble d'arrache-pied pour combler ces lacunes.

Parisien jusqu'aux bouts des ongles, il se gardait de me transmettre son accent. Il me disait gentiment: "suis la gra(n)mmaire, et non pas son air". Pourtant, il savait chanter et connaissait la musique. Je me souviens encore d'un Office de Chabbath avant Chavouoth qu'il avait célébré tout seul. Son AV HARA'HAMIM - commémorant les martyrs juifs du Moyen-âge - avait arraché des larmes à tous les fidèles de la Synagogue.

Il aimait particulièrement défendre ses camarades auprès de la direction du Séminaire et le Consistoire Central: obtenir de meilleures conditions de travail, de la meilleure nourriture et d'autres avantages nécessaires. Lui-même n'était cependant pas élève interne.

SIMON SCHWARTZFUKS

Lui-aussi venait de la "Résistance"; il s'y était engagé très jeune, à l'âge de seize ans. Il n'était pas le plus jeune des élèves - Jean KLING était plus jeune que lui d'un an - , mais le plus ambitieux dans le sens talmudique du terme. "L'émulation des disciples fait progresser la sagesse". KINATH SOFRIM TARBEH 'HOKHMA. (Baba-Batra 21a

Grand lecteurs de joumaux anglais, Simon SCHWARTZFUKS nous faisait profiter de ses analyses politiques des événements mondiaux; il rédigeait parfois des critiques cinématographiques et des comptes-rendus de livres récemment parus.

Esprit caustique, il ne s'attirait pas toujours la sympathie des camarades. Personnellement, j'avais trouvé "grâce à ses yeux" malgré mes lacunes de culture générale. Il suivait avec moi les répétions des cours de Talmud et de commentaires rabbiniques. Ses remarques n'étaient jamais dépourvues d'intérêt. Déjà il se préparait à une carrière universitaire qu'il exercera plus tard en Israël.

A la proclamation de l'Etat d'Israël - Mai 48 - nous avons rédigé ensemble "à chaud" une prière en hébreu pour le Chabbath qui suivait. Nous l'avions récitée en effet à la Synagogue du Sémnaire en présence du Grand-Rabbin VENTURA qui venait d'être expulsé d'Egypte pour cause de sionisme. Quelle émotion! La prière officielle du Rabbinat d'Israël lui ressemble étrangement. Excellent sujet de recherche pour un Historien comme Simon SCHWARTZFUKS.

A l'époque, ses parents dirigeaient la seule cantine strictement Kacher de Paris, Rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. En 46, nous y prenions les repas de midi..

Simon SCHWARTZFUKS et Max WARSCHAWSKI avaient obtenu une bourse d'étude à l'étranger: l'un à la Yechiva Université d'Amérique, l'autre au Jewish-College de Londres.

MAX WARSCHAWSKI

Max WARSCHAWSKI occupait le poste de bibliothécaire au Séminaire tout en poursuivant ses études. Lui et Simon SCHWARTZFUKS avaient été durant la guerre élèves au Petit Séminaire de Limoges - P.S.I.L.- dirigé par le Grand-Rabbin Abraham DEUTSCH de Strasbourg. Tous les deux étaient originaire de cette ville.

Max WARCHAWSKI, se trouvant constamment à la Bibliothèque, étudiait seul et ne pouvait assister aux répétitions collectives. Il était déjà fiancé à Mireille METZGER, Monitrice à la Maison d'enfants juifs de Versailles, dirigée par Félix GOLDSCHMIDT; il y passait souvent le Chabbath. Ainsi, j'ai eu l'occasion de le remplacer pour la lecture de la Torah et de m'initier à cette discipline.

Cela n'a pas duré longtemps. En 1947, j'ai eu le plaisir d'assister à leur mariage. Premier marié de notre promotion.

PAUL ROITMAN

Paul ROITMAN est entré au Séminaire marié après avoir fait deux années de médecine. Dirigeant du Bnei-Aquiva - jeunesse juive religieuse - ilavait acquis une expérience de "meneur d'hommes". Il savait l'hébreu parlé; il voulait compléter ses connaissances juives pour mieux influencer les jeunes juifs à "monter en Israël".

Peu de temps après, il a pu inviter tous les camarades à une Brith-Mila de son fils Julien. Ce fut pour nous un événement significatif de la renaissance juive en France.

Après la sortie du Séminaire, il créa le mouvement TORAH WETSION dont la plupart des adhérents partirent s'installer en Israël.

Chaque année, durant les grandes vacances scolaires, il organisait des colonies dirigées par des éducateurs israéliens religieux sous sa direction effective. Sauver des âmes juives était sa mission, déjà pratiquée pendant la guerre dans la région toulousaine. Il veillait au grain et s'adonnait à la résistance spirituelle, combat qu'il continuera en Erets Israël.

ERNEST GUGENHEIM

Le plus aimé et le plus jeune des Professeurs,

Ancien de la YECIIIVA de MIR (Pologne), après les études au Séminaire, il partageait la vie des élèves jusqu'à son mariage avec Claudie Dallice. Ils eurent six enfants: quatre garçons et deux filles. Deux des ga,'çons suivirent la lignée rabbinique paternelle. Michel, l'aîné, devint Directeur du Séminaire.

Son livre "Le Judarsme dans la vie Quotidienne" eut beaucoup de succès: il eut deux éditions du vivant de l'auteur.

Son épouse, modeste et efficace, devint Professeur du Talmud-Torah du Séminaire.

Rédactrice en chef de la Revue Pédagogique de l'enseignement juif, HAMORE - Le Maître <l'Ecole - , elle publia des ouvrages d'ordre didactique y compris des livres posthumes de son mari: notamment des Responsa, rn:i1\!J n 1 n1,N \!J .

Dans ce domaine, le Grand-Rabbin Ernest Gugenheim avait gardé un contact permanent avec ses anciens élèves qui ne cessaient de le consulter oralement et par écrit concerant les divers problèmes religieux qui pouvaient se poser dans leurs Communautés respectives. Ses réponses ne tardaient jamais à venir, presque par retour du courrier. Il fut toujours disponible; il dirigeait effectivement le Tribunal Rabbinique de Paris. Son décès prématuré fut ressentie comme une grande perte pour le Judarsme français.

CHARLY TOUATI

Avec Charly TOUATI je fis connaissance de l'existence du Judaïsme nord-africain. Quelle révélation pour moi! J'avoue mon ignorance en histoire juive à cette époque.

Charly TOUATI est venu au Séminaire comme on se rendait autrefois auprès d'un maître célèbre pour devenir son disciple; il y en a trouvé plus d'un. Très cultivé dans toutes les disciplines, il avait des dispositions personnelles lui permettant d'assimiler facilement et méthodiquement toutes les matières enseignées au Séminaire; Il suivait également des cours de philosophie et de mystique juive à la Sorbonne et aux Hautes Etudes.

Assis sur le même banc, j'ai été jaloux de ses capacités intellectuelles. Sans me tromper, je pouvais aisément imaginer qu'un jour il remplacerait Monsieur Georges WAJDA, professeur de Bible et de théologie.

Il ne rentrait pas toujours à Tlemcen aux grandes vacances; il continuait à habiter le Séminaire. Ce fut aussi mon cas, quand je ne partais pas chez les KLING à Pau, ou comme moniteur dans une Colonie de vacance. Nous nous faisions alors la "popote" ensemble et passions de bonnes vacances studieuses au Séminaire. A cette occasion, Charly TOUATI m'a appris à manger et à aimer les olives dont je ne connaissais l'existence qu'à travers les textes bibliques. Ma mémoire bimillénaire remontait ainsi à la surface comme l'huile au dessus de l'eau.

LE GRAND RABBIN MAYER JAÏS

Le Grand-Rabbin Mayer JAÏS, figurant sur la photo de notre promotion à côté des élèves, était notre professeur d'homilétique; il savait employer un langage captant l'attention des auditeurs et touchant aux questions actuelles. J'appris de lui à formuler clairement la différence entre Noé et Abraham: "la foi de Noé était statique, celle d'Abraham était dynamique". Le Traité d'Avoth - 6.3 - enseigne: "Quiconque apprend de son prochain une loi, un verset, une parole, voire une seule lettre de la Torah, se doit de l'honorer". Son Précis de grammaire hébraïque reste un modèle du genre par sa clarté.

Etant resté huit ans à l'Ecole Rabbinique, j'ai forcément connu une deuxième promotion - celles-ci sont de cinq ans - . Je laisse à d'autres le soin de la décrire. Personnellement, je me suis borné à décrire les élèves­ rabbins et professeurs de la photo sus mentionnée.

Je ne saurais cependant faire l'impasse sur le nouveau Directeur, le Grand-Rabbin SCHILLI.

LE GRAND RABBIN HENRI SCHILLI

Nouvelle personnalité, nouveau style: le Grand-Rabbin Henri

SCHILLI sut comprendre la promotion après la nôtre, élèves très jeunes

n'ayant presque pas connu les affres de la dernière guerre mondiale.

Douceur et bienveillance était son fil conducteur. Il préférait "la tête bien faite à la tête bien pleine". Critère qu'il appliquera aux élèves et à sa propre famille.

Sa famille se composait de Madame Schilli, de trois filles et de trois garçons. Deux d'entre elles ont trouvé l'élu de leur cœur parmi les élèves du Séminaire.

Nous avons beaucoup apprécié l'hospitalité de Madame Schilli et sa bonne cuisine, surtout ses délicieuses tartes alsaciennes.

Quand je me suis fiancé avec Evelyne Kahan, Madame Schilli eut la délicate attention d'organiser un repas de fiançailles au sein du Séminaire.

Le Grand-Rabbin Schilli, à l'instar de Rabbi Elazar Ben Azarïa, Berakhoth - 28.A - ouvrit largement les portes du Séminaire. Un Institut Pédagogique Juif vit le jour au sein du Séminaire où jeunes-gens et jeunes­ filles se préparaient à devenir professeurs de matières juives dans les Ecoles et Talmudei-Torah.

Il n'y avait plus de restriction alimentaire: le manger était bon et bien équilibré. Une nouvelle construction fut réalisée dans la cour sans modifier l'aspect général de cet espace agréable. L'ancien bâtiment aussi profita de quelque rénovation.

Le Grand-Rabbin Schilli sut insuffler un nouvel esprit à Cette Institution plus que centenaire où l'on formait les cadres du Judaïsme français et des pays de langues française. Il avait réussit à faire changer le comportement des juifs français vis à vis de l'éducation proprement juive. A cet effet, il traduisit en bon français le livre du Rabbin Elie Munie "Le Monde des Prières".

C'est sous sa direction que je passai les examens de sortie; c'est encore à lui que je dois ma nomination à Clermont-Ferrand et à Toulouse.

CLERMONT FERRAND

Je fus nommé officiellement Rabbin de Clermont-Ferrand en Novembre 1953. En présence de Monsieur Roger Berg, Secrétaire général du Consistoire Israélite de France, et de toute la Commission Administrative de la Communauté, nous - mon épouse et moi-même - avions droit à la lecture du "Procès Verbal" de la nomination avec tous les droits et tous les.devoirs attachés à cette fonction.

Un détail dont je mesure maintenant l'importance: Monsieur Roger Berg avait demandé instamment mon affiliation immédiate à la Caisse des cadres de la CRICA ; et, il eut satisfaction sur le champ.

Deux mois après, j'ai été sollicité par la Communauté de Vichy - une soixantaine de kilomètres de Clermont - pour assurer les cours d'instruction Religieuse une ou deux fois par semaine. J'ai aussitôt accepté avec l'accord du Président de Clermont-Ferrand. Par la suite, les Présidents des deux Communautés - Messieurs Enkaoua et Schwob - sont convenus d'augmenter mon traitement substantiellement. Me voilà à la tête de deux Communautés d'importance moyenne.

A Clermont-Ferrand, ma femme et moi-même assurions l'lm;truction Religieuse, Dimanche et Jeudi de neuf heures à midi. Il y avait une vingtaine d'enfants de cinq à seize ans ignorant complètement l'hébreu et la religion. Ils aimaient bien se retrouver entre Juifs.

Qu'à cela ne tienne!

Nous avons commencé par préparer une fête de 'Hanoucca laquelle eut lieu un Dimanche aprèsmidi de 'Hanoucca en présence des parents et des autres membres de la Communauté. Allumage solennel et chants exécutés par les enfants avaient beaucoup plu. Au bout d'un an, tous savaient lire l'hébreu, malgré les conditions difficiles dans lesquelles nous avons enseigné. Premier succès clermontois.

Paradoxalement, plus il y a de difficultés, mieux on apprend. "Ainsi est le chemin de la Torah: tu te nourriras du pain avec du sel, tu boiras de l'eau avec mesure, tu dormiras par terre, tu vivras chichement et tu étudieras la Torah". (Avoth 6.4)

A Vichy, tous les enfants savaient lire l'hébreu. Certains en voulaient davantage. Il y avait plusieurs familles religieuses chargées de nombreux enfants doués pour les études. Je fus heureux de pouvoir satisfaire les exigences « hébreu » de ces élèves. Ce fut mon oxygène moral et spirituel. A leur tour ils sont devenus des enseignants exigeants de matières religieuses; ils s'en souviennent encore de nos jours.

Pendant la saison thermale, nous passions un Chabbath sur deux à Vichy. Vendredi-soir, la Synagogue était parfois trop petite pour contenir les fidèles qui s'y pressaient. Nous prenions pension chez le Président André Schwob. Il avait souvent à sa table des personnalités éminentes du Judaïsme mondial.

Le 26 décembre 54 - 2 Teveth - naquit notre premier enfant à Clermont-Ferrand, Samuel. La Brith-Mila eut lieu Dimanche 2 Janvier par le Mohel Docteur Dany Bloch de Cusset-Vichy. « hébreu »

Le 14 Septembre 56 naquit Judith-Bitya, à Yom-K.Ippour, le soir de Kol-Nidrei. Après l'Office, je suis allé faire sa connaissance à la Clinique pendant qu'Eve Bloch et une de ses sœurs de Cusset gardait le grand frère Sarny, diminutif de Samuel.

Le 21 Mai 58 - 2 Siwan - naquit David-Ruben, avant de quitter Clermont pour Toulouse.

Mes activités rabbiniques m'emmenaient à Ambert, à Saint­ Amant dans le Cher où je visitais les familles juives et dispensait

!'Instruction Religieuse à leurs enfants.

Le Mikweh et la Boucherie Cacher se trouvaient à Vichy sous bonne garde des familles religieuses, chassées d'Alsace-Lorraine en 1940.

A Clermont-Ferrand, il y avait un cimetière juif très ancien, à la Place des Carmes. A Vichy, nous avons pu obtenir un carré-juif dans le cimetière municipal. Le Mohel, le Rabbin Assoulin, venait de Lyon.

En cinq années d'activités régulières, nous avns pu consolider les structures existantes et en créer d'autres.

Les deux Communautés avait chacune leur 'Hazan - Ministre­ Officiant - et leur Chamache - Bedeau - ; elles étaient indépendantes financièrement. A Clermont-Ferrand, il fallait solliciter les fidèles pour que les Offices de Chabbats soient bien fréquentés. C'était mon travail de Vendredi-matin. Au bout de trois ans de "démarchage", le Minian de Chabbats fonctionnait bien. Il y avait déjà l'apport de nouveaux fidèles devenus Bar-Mitswa entre temps.

On y célébrait Bar-Mitswa, mariages, naissances et deuils. A Vichy, je célébrai pour la première fois un mariage en plein air.

Comme dans tous les Communautés juives du monde, il y avait des opposants au Rabbin, au Président et au Conseil <l'Administration.

Par esprit démocratique? Soit! Nous en avons tenu compte et leur avons donné la possibilité de s'exprimer. Cela allait mieux après. Je n'épargnais pas ma peine pour les garder au sein de la Communauté. Chaque Juif compte pour la Communauté: avec un seul Juif nous pouvons compléter le Minian, le quorum de dix hommes adultes nécessaire pour un Office public.

Un Dimanche sur quatre était consacré aux excursions avec tous les jeunes Juifs des environs. Ce fut une occasion de mise en pratique de l'enseignement religieux dispensé au Talmud-Torah.

A chaque fin d'année scolaire, nous procédions à une Distribution de Prix solennelle, agrémentée par des chants et sketchs exécutés par les enfants. Toute la Communauté était alors présente et pouvait apprécier le résultat de notre travail. En matière éducative, j'ai toujours été sécondé par mon épouse.

En 1956, les Communautés de Roanne et de Sainte-Etienne firent appel à mes service. Je m'y suis rendu plusieurs fois grâce au Président Enkaoua qui m'emmenait dans sa confortable voiture. L'accès par train eût été impossible. Les jeunes de ces Communautés avaient littéralement soif de connaissances juives. "Voici des jours viendront, dit l'E. D., où J'enverrai une famine sur la terre; non pas une famine de pain, ni une soif d'eau; mais une famine et une soif d'entendre la parole divine". (Amos 8.11)

Je n'oublierai pas la fête de Souccoth après la naissance de Judith. Cette année nous avions construit la Soucca non-loin de la maison, avenue Charras, dans le jardin de Mademoiselle Lévy qui avait légué tous ses biens à la Communauté. Content de pouvoir jouir d'une Soucca près de mon domicile, je pris toutes les dispositions nécessaires à la célébration de la fête. La veille, je transportai à la Soucca objets et nourriture avant l'entrée du Chabbath afin de pouvoir fêter dignement Souccoth. Ma femme venait de rentrer de la clinique avec le nouveau poupon de cinq jours. De retour de la Synagogue, un orage éclata; et, il continuait de plévoir durant de longues heures. Je ne pus donc accomplir le Commandement de la Soucca le premier soir de la fête. Je me suis rattrapé le lendemain-matin: sous un soleil brillant je me rendis à la Soucca avec mon fils Samuel de vingt et un mois, excellent marcheur. Nous retrouvâmes le manger de la veille fraîs et appetissant. J'avais pris les précautions de le placer sous la table en prévision d'éventuelle pluie.

La construction de la Soucca me posait longtemps problème. "Les Enfants d'Israël partirent de Ramsès et campèrent à Souccoth". (Nombres 33.5) Je n'atteignis cette étape qu'à Toulouse, à la naissance de Devora: 30 Janvier 1960, I er Chevath

Dès Janvier 1958, la Comunauté de Toulouse s'était intéressée à moi sur recommandation du Grand-Rabbin Schilli. Un premier émissaire, Jacob Kisner, Responsable de la Synagogue achkenaz, vint à Clermont me présenter la Communauté

de Toulouse, réputée difficile. Elle était sans Rabbin depuis le départ du Rabbin René Sirat. D'autres déléués se succéderont jusqu'en Février où j'accepte de me présenter au poste de Rabbin de Toulouse. Je m'y rendis à la fin du mois et me présentai à la Synagogue Rue Palaprat bin remplie pour la circonstance. L'acceptation définitive n'interviendra qu'au mois de Mai, juste avant la naissance de notre fils David.

Pendant notre séjour à Clermont-Ferrand, nous eûmes la joie de recevoir chez nous à deux reprises la Tante Stefa Kobryner de Russie. Elle était la soeur de ma Belle-mère Rose Kahan; elle était partie de Varsovie avant la guerre pour vivre dans le pays des Soviets; elle n'avait pas d'enfant. Son mari assassiné sous Staline, fut réhabilité sous Kroutchev.

Nous représentions pour elle les vrais descendants de ses parents Moché et 'Hawa Jeger de Varsovie.

A cette même époque, une autre visite du fils de mon cousin­ germain d'Israël, Its'hak Bulka, nous fit grand plaisir. Nous sommes toujours en contact avec lui et sa famille.

Durant mon Rabbinat clermontois, l'Oratoire de Royat continuait à fonctionner les deux mois d'été: Juillet et Août. Nous recevions à notre table certains curistes religieux qui ne pouvaient s'arranger autrement. </P> Un curiste éminent, le Rabbin Miller de Gateshead, venait du Mont-Dore passer le Chabbath ave nous. Il avait même réussi à recruter pour son Ecole de jeunes-filles notre petite Judith, âgée alors de deux ans. Elle ne s'y rendra que quinze ans plus tard.

Le Président Enkaoua, au courant de ma nomination à Toulouse, me prie de pourvoir à ma succession. Nous nous rendîmes à Paris à cet effet auprès du Grand-Rabbin de France Jacob Kaplan. Il y a encore pénurie de Rabbins. Seul le Rabbin Choueka, récemment expulsé d'Egypte en même temps que le Rabbin Ventura, est disponible. Il accepta le poste de Clermont sans enthousiasme.

Maintenant, je peux m'occuper de la dernière Distribution des Prix clermontoise, d'annoncer mon départ de cette ville et de prendre congé de la Communauté et des autorités civiles, militaires et religieuses, comme c'est l'habitude en changeant de poste d'affectation.

Comme prévu, à la Distribution des Prix fin Juin 58, j'annonce notre départ de Clermont-Ferrand.

Déception et félicitations fusent ensemble. Chaque membre désire prendre congé de nous personnellement. Le mois de Juillet y sera entièrement consacré.

Nous ne prenons pas de vacances cette année pour pouvoir rallier Toulouse au mois d'Août.

Aussi, dois-je m'occuper du déménagement. Il se fera par chemin de fer. Ce n'était pas encore la mode des grands camions circulant sur les routes de France. Il fallait compter huit jours entre l'expédition des meubles et leur réception. En attendant, nous sommes obligés de camper le jour dans notre appartement vide et passer les les nuits à l'hôtel avec nos trois bambins.

Quelle bonne expérience pour les futurs déménagements!

TOULOUSE

Arrivés à Toulouse lundi matin 18 août 1958, nous sommes accueillis chaleureusement par le Conseil d'Administration de la Communauté. Chacun nous salue en particulier et se charge qui d'un bagage, qui d'un enfant. Nous en avions trois à ce moment-là : Sarny - quatre ans -, Judith - deux ans -, David- trois mois -, dans un bébé-sac porté par nous-mêmes.

Nous sommes logés à l'hôtel Terminus en face de la Gare Matabiau. Il y faisait très chaud à cette époque de l'année.

Avec l'arrivée de nos meubles, trois jours après, nous nous installons dans l'appartement communautaire : 7, rue Jean Pégot. Nous avons été obligés de laisser la salle à manger chez le garde-meuble, faute de place : deux pièces cuisine. Nous la récupérerons, quand nous aurons déménagé au 59, rue Pierre Cazeneuve en janvier 1959.

Dès le premier Chabbath, j'eus !'honneur de présider la cérémonie de bar-mitsva de Jacques KAUFFMANN et de faire ainsi plus ample connaissance des membres de la Communauté. Ce jour-là, la Synagogue de la rue Palaprat était trop petite pour contenir le public qui s'y pressait tant pour honorer le bar-mitsva que pour deviner l'avenir communautaire sur le visage du nouveau Rabbin. Nous fûmes adoptés tous les deux par « la majeure partie de l'assemblée » ; et, nous lui sommes restés fidèles.

Et, maintenant, au travail !

Le travail était immense. Je ne savais pas par quel bout commencer. Rabbi Tarphon vint à mon secours - (Avoth 2.20-21).

« La journée est courte, et l'ouvrage énorme ... . Tu n'as pas l'obligation de le terminer. Mais tu n'es pas libre de t'y soustraire

« hébreu »

Je commençai par convaincre mes collaborateurs - les 'HAZANIM Pin'hass FRAJLICH et Raphaël LAHANA - qu'ils ne perdraient rien ni de leur prestige, ni de leur salaire en travaillant la main dans la main pour le développement de la Communauté. Sceptiques au début, ils finirent par admettre ma sincérité et la justesse de mes vues. Dorénavant je pouvais compter sur eux.

Nous nous sommes donc attelés à la tâche sans suspicion.

l) A préparer les Offices de Roch-Hachana, de Yom-Kippour, de Souccoth et de Sim'hath-Torah. Nous étions à trois semaines des fêtes.

2) A organiser la rentrée des classes du Talmud-Torah devant avoir lieu immédiatement après les fêtes. Manquant d'enseignants, je dus faire appel à mon épouse et à trois autres personnes capables d'enseigner les rudiments d'hébreu et d'Instruction Religieuse.

3) A faire face aux problèmes des Offices biquotidiens, de Brith­ Mila, de bar-mitsva, de mariage, d'enterrement, de Che'hita - abattage rituel - , de Mikweh qui se trouvait dans un établissement de bain non-juif, etc. . Comme si l'on ne m'attendait que pour trouver des solutions.

« Etes-vous sûr que nous serons payés à la fin du mois « , me mettait en garde un de mes collaborateurs?

« Cela dépend de vous « , fut ma réponse. Nous devons veiller pendant les fêtes pour que les dons en faveur de la Communauté soient substantiels, se mettre ensuite en quête de nouveaux cotisants et surtout montrer que nous sommes à la disposition des fidèles sans relâche.

Pour les Yamim Norayim, « les Jours Redoutables », les Ashkénazim de Toulouse avaient l'habitude d'organiser des Offices dans une des grandes Salles•de la ville. Ils y réunissaient beaucoup de monde et collectaient de très importantes sommes d'argent qui ne profitaient pas à la Communauté. Ma présence permit d'en réserver quatre-vingt pour cent au budget communautaire. Cette règle fut maintenue durant tout mon rabbinat toulousain: 1958 à 1967. Nous avons complété cette mesure par le recrutement de nouveaux cotisants. En une année nous passâmes de trois cents membres inscrits à six cents. Chacun payant au moins cent vingt francs par an.

Le budget de fonctionnement assuré momentanément, il fallait voir plus loin: comment permettre à un plus grand nombre de fidèles l d'avoir de la viande Cachère tous les jours de la semaine. Il y avait bien une épicerie de produits cachères tenue par Monsieur et Madame Jacob

KISNER auxquels je voudrais rendre hommage pour leur dévouement et leur esprit authentiquement religieux. Ils en vivaient grâce à D. confortablement et en firent profiter ceux qui n'avaient pas les moyens d'acheter de la nourriture cachère. Certains riches commerçants en furent jaloux. Je leur expliquai qu'il n'était pas moins licite de gagner sa vie en vendant des produits cachères qu'en habillant les plus belles dames de la ville. Piqués au vif, ils me répondirent: « que pouvons-nous pour vous, Monsieur le Rabbin « ?

M'aider à engager un Cho 'heth et à avoir des boucheries de viande cachère ouvertes six jours par semaine. Un Cho 'heth fut nommé et deux boucheries de viande cachère virent le jour: une rue Pharaon, une autre au marché couvert des Carmes. Le débit de viande cachère ayant augmenté, nous avons institué une taxe par kilo de viande cachère, couvrant strictement les frais du personnel affecté à cet effet. Même lorsque la consommation a considérablement grimpé et que le nombre de boucheries s'était multiplié par quatre, nous n'avions pas dérogé à ce principe.

Avant de procéder à la construction d'un nouveau Mikweh - bain rituel - , nous avons obtenu le droit de pouvoir nous servir de l'ancien en dehors des heures d'ouverture de l'établissement de bain.

La « grande affaire » à présent, c'est le Talmud-Torah.

La Communauté ne possédait pas de locaux pouvant abriter les classes d'Instruction Religieuse. Nous avions recours pendant deux ans au Lycée Fermat deux fois par semaine: dimanche et jeudi matin. Par la suite, nous passâmes aux locaux municipaux, rue Valade. A partir de 64, nous pûmes enfin installer le Talmud-Torah à la Maison communautaire, rue du Rempart Saint-Étienne. Nous y occupions six classes pour cent cinquante élèves, garçons et filles, fréquentant le Talmud-Torah deux fois par semaine, six heures. Pour payer les enseignants, nous fûmes obligés de demander aux parents, ayant les moyens, d'y contribuer financièrement. Le Comité des Ecoles s'en chargea.

Ce Comité existait depuis bien avant mon arrivée à Toulouse. Il était composé de quelques personnes dévouées ayant compris le rôle de l'enseignement juif pour le maintien du Judaïsme. Faute de Talmud-Torah, ils finançaient un cours de trois heures par semaine d'enseignement hébraïque, laïc, au nom du poète juif H. N. BIALIK. Son directeur était Monsieur CHILSTEIN. Une vingtaine d'élève y apprenaient de !'hébreux moderne une fois par semaine. Avec l'arrivée des rapatriés d'Afrique du Nord, on y ajoutait !'Instruction Religieuse avec la bénédiction du Rabbin.

Le Comité des Ecoles se chargea de trouver des fonds pour rétribuer les enseignants juifs de toute obédience et de fournir le nécessaire pour la Distribution des Prix de fin d'année scolaire. Nous l'appréciâmes beaucoup en particulier son trésorier: Monsieur Jules KAUFFMANN

Notre souci premier était de former des Juifs conscients de leur Judaïsme et de repeupler les Synagogues et les lieux de prières.

Nous composâmes un programme d'étude juive allant depuis la lecture de l'hébreu jusqu'à l'enseignement de la Michna compris. Nous fîmes passer des examens du C.E.C.J.F. (Certificat de Culture Juive) premier et deuxième degré. En classes, les enfants étaient initiés aux Offices journaliers, de Chabbath et jours de fête. Cela ne suffisait pas pour former des « fidèles ». Nous conçûmes le projet d'une Ecole juive à plein temps. Les bases en furent jetées en collaboration avec des Instituteurs diplômés de l'école Normale: Monsieur et Madame Jean SEBBAN.

Jean SEBBAN devint plus tard Directeur de l'école professionnelle ORT de Coulommiers, Haute-Garonne. Nous en parlerons dans un chapitre à part. En attendant, je voudrais évoquer la création d'un cimetière juif pour la Communauté de Toulouse. Ce sera l'œuvre de la 'Hevra Kadicha, constituée par nos soins.

LA 'HEVRA KADICHA

En l'année 1959, nous fondîmes la 'HEVRA KADICHA - Confrérie des Derniers Devoirs en vue de créer un cimetière juif pour la Communauté de Toulouse. Il y en avait un autrefois attenant au cimetière général de Terre-Cabade. De mon temps, il était déjà complet et mélangé; et, les enterrements se faisaient au milieu des non-Juifs. Cela aurait continué ainsi, s'il n'y avait pas eu l'exigence du Gouvernement Fédéral Allemand de réserver une sépulture confessionnelle aux victimes juives des camps français du Récébédou, le Vernet, Rivesaltes et Sept fonds. Pour un Rabbin, ce fut une opportunité à ne pas laisser échapper. Car autrement, le Gouvernement allemand voulait rapatrier tous ces corps en Allemagne

Nous entrâmes en contact avec l'Association des Juifs allemands de Paris - Solidarité - et présentâmes un projet de cimetière juif à Portet­ sur-Garonne en me chargeant de réunir toutes les victimes juives éparpillées dans les cimetières non-juifs de la région dans le futur cimetière juif. Nous conçûmes le projet de créer un cimetière confessionnel tout en respectant la loi républicaine de la séparation du Culte de l'Etat.

La 'HEVRA KADICHA devint propriétaire d'une importante parcelle de terrain jouxtant le cimetière général de Portet /Garonne. Elle le rétrocéda à la Mairie de cette petite ville au prix des domaines. Puis, elle racheta la totalité des concessions avec possibilité d'extension suivant le système initial. Tout se déroula comme prévu; et, la 'Hevra Kadicha dispose maintenant d'un très grand nombre de concessions perpétuelles dépassant celles du cimetière général. Elle possède aussi une maison de retraite à Saint-Orens et une Ecole Primaire-Jardin-d'enfants à Toulouse.

Il faut rendre un hommage appuyé au Président de la 'Hevra, Jean-Pierre Bloch, dont l'excellente gestion permit de mener à bien tout ceci et de continuer à se développer.

D'autres structures communautaires virent le jour • sous mon Rabbinat toulousain: l'acquisition de la Maison Communautaire, rue du Rempart Saint-Étienne avec l'aide du F.S.J.U. (Fonds Social Juif Unifié) de Paris . Dans ce Centre furent installés: la « Vieille-Nouvelle Synagogue », les salles de classe pour le Talmud-Torah, un Service Social tenu par Madame Lamy assistante social non-juive, de très grande qualité et de mérite, des locaux pour diverses organisations de jeunesse ainsi qu'un Restaurant cacher pour étudiants.

LA VIEILLE-NOUVELLE SYNAGOGUE

En 62, à l'époque du rapatriement des Français d »Algérie, la Communauté juive de Toulouse s'enrichit de plusieurs milliers de coreligionnaires pratiquants, mangeant cacher et fréquentant la Synagogue tous les jours de la semaine. La plupart étaient de la région de Constantine.

La vente de viande cachère venait d'être réorganisée avec l'engagement d'un Cho'heth - préposé à l'abattage rituel - à demeure et l'ouverture de deux boucheries destinées exclusivement à cet effet. Il fallait maintenant en faire autant pour les lieux de prières.

Nos Juifs Constantinois, arrivés avec les objets de culte, entreprirent immédiatement la construction d'une Synagogue au sein de la Maison communautaire.

Comme jadis, après la Sortie d'Egypte, ils donnèrent de leurs temps et de leur argent, le meilleur d'eux-mêmes pour la réalisation de cette œuvre en l'espace de trois mois. Aux fêtes de Tichri, elle fut inaugurée par un Office solennel et nous l'appelâmes Vieille-Nouvelle Synagogue en souvenir de celle de la ville de Constantine.

Au seizième siècle, le Maharal de Prague avait appelé la première Grande Synagogue de cette ville du même nom en allemand, « altneuschul », dont la signification est double: vieille-nouvelle et sous réserve de la rapatrier en Erets-Israël à la venue du Messie selon l'exigence talmudique.(Meguila 28.B).

Grâce à cette Synagogue, deux autres Offices fonctionnèrent dans la Maison communautaire pendant les Yamim-Norayim: le grand­ Office ashkénaze - au rez-de-chaussée - et celui du rite algérois-oranais - au premier étage. Deux mille personnes étaient réunies dans cette maison sans véritable issue de secours. Les pompiers municipaux étaient présents durant les Offices.

« Le Gardien d'Israël » ne nous abandonna point un seul instant. Quand les fêtes étaient terminées, nous bénissions le ciel de nous avoir protégés de tout mal: « d'y être entré en paix et d'en être sortie en paix ».

Une autre Synagogue fut installée dans un quartier périphérique de la ville de Toulouse: Bagatelle; elle était de rite tunisien. Monsieur Cohen Abraham, notre Cho 'heth, en était le Responsable. Il y avait même des salles de classe pour !'Instruction Religieuse. La Municipalité de Toulouse venait de décider de changer le mobilier des Ecoles Primaires de la ville. L'ancien matériel était offert gratuitement, transport compris, aux premiers intéressés. Nous « sautâmes » sur l'occasion et installâmes toutes nos salles de Talmud-Torah en véritable équipement scolaire, près des Synagogues. Ainsi, nous pouvions initier nos enfants à la prière publique synagogale deux fois par semaine avant de commencer les cours. Grâce à ces Offices, les élèves savaient lire couramment l'hébreu et suivre les prières synagogales de Chabbah et jours de fête.

« Ce qui est bon pour les petits est aussi bon pour les grandes personnes », dit le Petit Prince de Saint-Exupéry.

A la suite de cette expérience, nous instituâmes des cours de soir pour adultes où l'on apprenait 'Houmach-Rachi, Michna, Guemara et à suivre les Offices synagogaux.

Au sein de la Maison Communautaire fonctionnait également une troupe d'Eclaireurs Israélites, - E.I.F. - , dirigée par le représentant culturel du F.S.J.U. . Leurs sorties de Dimanche pendant l'année scolaire interféraient parfois avec nos cours de Talmud-Torah. Nous privilégiâmes l'enseignement y compris l'apprentissage d'un métier.

Le reclassement de nos frères rapatriés d'Afrique de Nord posait problème. Le Gouvernement français offrait à la fois des primes de reconversion professionnelle et des études de formation gratuites.

J'eus l'idée de faire appel à l'O.R.T. - Organisation, Reconstruction, Travail

Ayant connu au début de mes études à Paris Eric Schieber, devenu par la suite Directeur adjoint de cette Organisation, je m'adressai à lui par téléphone pour savoir ce qu'il en pensait. La réponse fut instantanément positive.

Trouvez-nous un Directeur capable de diriger une F.P.A. - Formation Professionnelle pour Adultes - et nous ferrons le restant.

L'O.R.T. A TOULOUSE

Je venais de célébrer le mariage de Marcel, OIKNIN, jeune vétérinaire de l'Ecole de Toulouse. A cette occasion je fis connaissance de son père, ancien Directeur de l'école de l'Alliance Israélite Universelle à Rabat, au Maroc, et retiré depuis peu de temps à Nice. Je communique son numéro de téléphone à Monsieur SCHIEBER; et, une heure après, je pus célébrer le « mariage » du père OIKNIN avec l'O.R.T. .

Le Président de la Communauté, Monsieur Chil GRYNFOGEL, l'ayant appris, fut enchanté du projet et s'investit personnellement pour sa réalisation rapide.

Fin Juin 1962, la F.P.A.-0.R.T. commença à fonctionner à Toulouse-Saint-Martin du Touche, en -- face de l'Aérodrome. Nous y installâmes une cantine cachère pour les repas du midi que nos concitoyens non-Juifs appréciaient beaucoup; ils représentaient 50 % des effectifs ORT TOULOUSE

L'Ecole ORT à Toulouse commence par la formation professionnelle pour adultes: F.P.A. Les métiers enseignés sont: aide­ comptable, vendeur, retoucheur et représentant de commerce. Chaque stage dure six mois. Y sont admis hommes et femmes, Juifs et non-juifs voulant s'insérer dans la vie sociale de la ville.

Les élèves devant prendre le repas de midi sur place, une cantine cachère s'impose. Nous chargeons Madame CHETRIT d'en assurer la réalisation et la surveillance rituelle. Tout le monde se déclare satisfait et de la qualité des repas et de la cacheroute. Les non-juifs vont jusqu'à complimenter la cuisine juive.

En soixante six, la F.P.A. devient Ecole Professionnelle pour jeunes. Elle a beaucoup de succès auprès des non-juifs. Les coreligionnaires y sont peu nombreux, du moins au début. Par la suite, leur nombre augmentera, tout en restant minoritaire. Pourtant, ily a vingt mille Juifs à Toulouse à ce moment-là.

En soixante dix, l'Ecole est transférée à Coloumiers à une quinzaine de kilomètres de Toulouse, dans des locaux spécialement construits à cet effet avec une infrastructure adéquate pour l'enseignement de la religion juive et la pratique religieuse. Monsieur Jean-jacques SEBBAN, directeur-adjoint en assure la bonne marche.

Afin d'augmenter le nombre d'élèves juifs, ilest décidé d'y créer une section « d'étude de la Torah avec Métier Manuel. Malgré cela, les Juifs demeurent minoritaires. « hébreu »

A quoi cela tient-il?

Depuis toujours, les Juifs ont préféré la profession de l'esprit au métier manuel. Rabbi Nehoraï disait: - Kidouchin 82.A - « Je délaisserai tous les métiers du monde, et je n'apprendrai à mon fils que celui de la Torah ».Personnellement, je préconise la formule de Rabban Gamliel - Avoth 2.2 -: « Torah et profession » quelle qu'elle soit, tout en privilégiant les valeurs éternelles,

A cette période, nous avons vu naître au sein de la Maison communautaire un Service Social, dirigé par Madame Lamy, Assistante sociale diplômée, efficace et dévouée. Nous collaborions étroitement.

Nous voudrions rendre hommage à Albert COHN, ancien Président de la Communauté et toujours à l'écoute des misères sociales indépendamment des instances officielles. C'est lui qui nous avait incité à créer un secrétariat permanent de la Communauté.

SECRETARIAT DE LA COMMUNAUTE

Jusque là, tous les services de la communauté étaient réunis au petit bureau du Rabbin attenant à la Synagogue de la rue Palaprat. Dorénavant, il y aura des bureaux séparés. Au Boulevard Lascrosse se trouvera celui de la Communauté. Celui de la Rue Palaprat sera réservé au Rabbin. Monsieur Armand HASSOUN fut nommé Secrétaire-comptable, fonctionnaire-administrateur des affaires communautaires. En plus de ses heures de travail officielles, il était présent à tous les Offices et cérémonies religieuses: mariage, obsèques, Bar-Mitswa, etc.. Honnête, scrupuleux, sincèrement dévoué, il avait bien mérité de la Communauté. Nous avions beaucoup apprécié sa collaboration. Grâce à lui, le nombre de cotisants avait sensiblement augmenté, dépassant le millier.

Monsieur ALLOUCHE, ancien Gendarme rapatrié de Constantine, était mon secrétaire particulier et permanent dans le bureau de la Rue Palaprat. Sa discrétion et sa droiture m'ont puissamment secondé dans mon travail quotidien. Aussi, était-il responsable du cimetière juif de Portet sur Garonne et comptable de la 'Hevra Kadicha.

Raphaël LAHANA, un des fils de Madame Régine, gardienne de la Synagogue, nous charmait par sa belle voix cultivée aux Office de Chabbath et de fêtes; il connaissait aussi bien la liturgie ashkénaze que comtadine. Il partit prématurément. Nous avons eu le triste privilège de célébrer ses obsèques.

Monsieur Pin'has FRAJLICH, Ministre officiant en second, Baal-korei exceptionnel, Talmid- 'Hakham, était chargé de veiller à l'accomplissement des rites mortuaires suivant la Tradition strictement religieuse. Et on pouvait compter sur lui !

La plus grand mérite revient à mon épouse bien-aimée pour son soutien indéfectible de tous les instants.

Je passe sous silence les résultats de mon travail accompli de 1958 à 1967, en vertu du proverbe de Salomon - Pr. 27 2 - « Que d'autre s'en chargent ». « hébreu »

Deux personnes effectuèrent un travail écrit sur mon Rabbinat toulousain auprès de la Faculté des Sciences humaines de Toulouse: Madame MANOLESCO et Madame Colette ZYTNICKI.

Nous sommes venus à Toulouse avec trois enfants; nous en sommes repartis avec six: Sarny, Judith, David, Débora, Noémie et Ariel. Grâce à D. et à Ses bienfaits.

SARREGUEMINES

Nous sommes arrivés à Sarreguemines Dimanche 11 Juin 67 à la fin de la guerre des Six-Jours. Dès l'arrivée, les membres du Conseil d'Administration de la Communauté m'ont emmené, en guise d'accueil, au monument aux morts de la ville où se déroulait une manifestation en faveur d'Israël. Ainsi, une grande partie des habitants ont pu faire connaissance du nouveau Rabbin de la Circonscription. Celle-ci comprenait six communautés: Sarreguemines, Forbach, Saint-Avold, Merlebach Bitche et Grosbliederstroff. Chacune était pourvue d'une Synagogue, d'un 'Hazan et d'une Commission élue par les membres de la Communauté. L'ensemble représentait trois cents familles environ. Il y avait très peu d'enfants en âge scolaire.

Me voici dans un département français concordataire où le Rabbin est fonctionnaire d'Etat, mais nommé par le Grand-Rabbin du Consistoire régional, en l'occurrence, mon ami Roger KAHN. Durant toute sa présence à Metz, chef lieu du Département, notre collaboration a été parfaite et fructueuse dans tous les domaines concernant les Communautés juives de la Moselle.

Notre souci premier a été !'Instruction Religieuse des futures fidèles. Nous avons pu organisé les classes du Talmud-Torah immédiatement après notre arrivée, malgré l'année scolaire finissant. Nous étions trois enseignants à Sarreguemines pour une vingtaine d'élèves: Monsieur Bernard JOB, Ministre-Officiant, mon épouse et moi-même.

A Forbach aussi nous étions trois professeurs: Monsieur Ervin BLOCH, 'Hazan de la Communauté, Monsieur Guy SPINGARN de Sarreguemines et le Rabbin. Le nombre d'élèves y était légèrement inférieur à celui de Sarreguemines. Par la suite, mon épouse a remplacé Guy SPINGARN qui s'était marié pour Strasbourg.

A Bitche j'étais le seul enseignant pour la dizaine d'enfants, le Mercredi après-midi. La plupart d'entre eux venaient Dimanche-matin à Sarreguemines compléter l'apprentissage de !'hébreu et de !'Instruction juive.

Le Talmud-Torah de Saint-Avold était tenu par Monsieur Claude ROSENFELD, Ministre-Officiant, et son épouse. Je ne m'y rendais que pour inspection des cours, visites pastorales et cérémonies de mariage et d'enterrement.

Nous suivions le programme du C.E.C.J.F. (Conseil <l'Education de Culture Juive de France) sanctionné par des examens de premier, deuxième et troisième degré en six ans, quatre heures par semaine. Certains élèves avaient une cinquième heure au Lycée de Sarreguemines.

La préparation de la Bar-Mitswa se faisait par le 'Hazan de la Communauté sans autre examen que celui de la connaissance de la PARCHA et de l'Office de Vendredi-soir KIDOUCH compris.Nous avons eu le plaisir de voir certains de nos élèves continuer à l'Ecole juive sans la moindre gêne.

Le Grand-Rabbin Roger KAHN et le Professeur Robert WEIL, vice-Président du Consistoire de la Moselle, inspectaient nos cours et examinaient personnellement les admissibles, à l'oral du CECJF.

Remplissant également la fonction d'Aumônier-militaire de Metz, je m'y rendais une fois par semaine où nous étudiions une page de Talmud au domicile du Grand-Rabbin Kahn en compagnie du Grand­ Rabbin BULZ et du Grand-Rabbin Jérôme CAHEN de Nancy. Je voyageais beaucoup pendant mon rabbinat sarregueminois: quarante mille kilomètres par an, dispensant enseignement de la Torah et bonnes paroles.

Outre cela nous y avons pu réaliser la construction d'un MIKWEH, dans le sous-sol de la Synagogue de Sarreguemines, ainsi que d'une SOUCCA permanente avec toit ouvrant. Nous avons également établi un EIROUV autour de la Synagogue permettant de transporter dans cette enceinte le jour de Chabbath objets et Livres de prières.

Nous avons employé les instants libres à traduire le livre du Rabbin NEUWIRTH, »Observance du Chabbath selon la Loi », première édition ainsi qu'un chapitre du « Livre de la Conscience Juive » « hébreu » ou « d'Instruction Religieuse » « hébreu » du Rabbin Elyahou Ki-Tov. Aucun n'a été édité jusqsu'à présent (c'est faux !).

LES OFFICES

Au début, il y avait Office tous les soirs, aux Yahrzeits, Chabbath et jours de fête bien entendu. Grâce à la présence de quelques jeunes , amis de Guy SPINGARN, nous avons pu avoir MINYAN le matin. Cela s'est prolongé à la faveur d'endeuillés voulant pouvoir réciter le KADICH matin et soir.

A la période de l'OMER, entre Pessa'h et Chavouoth, nous avons fait l'Office à la tombée de la nuit, parfois à vingt deux heures, tellement on y était attaché à compter les quarante neuf jours qui séparent le Don de la Torah de la Sortie d'Egypte,

Les fidèles de cet Office savaient tous compter en hébreu, et s'en servaient même dans leurs transactions commerciales. Les femmes aussi observaient cet usage tous les soirs, à la maison. Ceux qui n'avaient l'observer sans en manquer un seul jour, « hébreu » « n'avaient pas droit à la tarte au fromage de CHAVOUOTH », disait-on.

Quoique attaché administrativement à la Lorraine, nous suivions les coutumes d'Alsace, La plupart des Juifs sarregueminois venaient effectivement d'Alsace. Nous avons réussi à changer quelques coutumes non fondées. Par exemple la procession pendant Souccoth des « quatre espèces à travers la Synagogue avec le en tête. Après les « explications adéquates », « hébreu » tout le monde avait accepté de tourner autour de l'ALMEMOR (Table de lecture de la Torah) et le Rouleau de la Torah. De même, avons-nous pu fixer l'Office du soir et celui du premier soir de Chavouoth conformément au Choulkhan-Aroukh, Code religieux. Tout changement était toujours précédé d'explications justificatives. Les fidèles avaient l'habitude de dire: « Wie der Rebbeh will », comme le désire le Rabbin, après avoir admis mes 'explications.

Le nombre des fidèles aux Offices dépendait parfois de mes visites pastorales.A Sarreguemines, nous pouvions nous occuper davantage de notre famille. En premier, de l'éducation religieuse de nos enfants.

L'aîné, Sarny, a été inscrit à l'Ecole Aquiba de Strasbourg, en quatrième; il y était interne. La distance entre Sarreguemines et Strasbourg est toujours de cent kilomètres. Il rentrait à la maison une fois par mois. C'était le règlement de l'internat. Il est cependant rentré, une fois supplémentaire pour célébrer sa Bar-Mitswa à Chabbath 'Hanoucca. Il faisait très froid à ce moment-là et il y avait beaucoup de neige. Les routes étaient devenues impraticables. A la réception, Dimanche, il y avait très peu de monde des environs. L'année suivante, nous l'avons envoyé à la Yechiva d'Aix les Bains où il se plaisait bien; il y est resté quatre ans, jusqu'au Baccalauréat.

Après, il a entrepris des études d'architecture à Strasbourg où il s'est marié avec Anne Lévy et a eu trois enfants: deux filles - Bityah et Noa- et un garçon, Elitsour; il y exerce sa profession d'architecte. Anne, son épouse est gérante d'immeubles. Tous les deux travaillent dans le même bureau.

Judith aussi est allée étudier à l'Ecole Aquiba à partir de la seconde; elle est revenue à Sarreguemines pour la terminale. Puis, elle est partie à Gateshead en Angleterre pour deux ans. Ensuite, elle a entrepris des études d'hébreu et d'Anglais; elle s'est mariée avec Marc KOGEL. Ils ont trois enfants: Reouven, Avidan et Tsila. Son mari est ingénieur

d'informatique chez Alcatel; et, elle est agrégée d'hébreu exerçant au Lycée Pasteur de Neuilly. Ils habitent Paris. David est parti à Aix les Bains dès la quatrième; il y est resté

deux ans. Après, il est allé à Montreux en Suisse où il est resté deux ans. Il a fait sa terminale à l'institut Eshel de Strasbourg. Après le Bac., il est parti en Israël à la Yechiva d'Alon-Chevouth; il y est resté un an. Ensuite, il a

fait des études de gestion et de comptabilité à l'Université Bar-Ilan durant trois ans. Il est marié avec Sandrine SIMAH. Ils ont cinq enfants : Shifra, Yeoshua, Tsvi, Nathanael et Ezra; ils habitent Paris.

Débora est partie au Séminaire de jeunes filles d'Aix-les-Bains en seconde; elle est revenue passer son Bac. à Strasbourg où elle a continué les études d'hébreu à la Faculté de lettres et de Sciences Humaines. Elle a terminé la licence; elle s'est marié avec Albert SEBBAG, Médecin à Strasbourg. Ils ont six enfants: Naama, Gamliel, Ayala, Nathan, Perle et Léa.

Noémie aussi est allée au Séminaire d'Aix et revint à Strasbourg pour la Terminale; elle est partie ensuite en Israël à l'institut OROTH où elle est restée un an. Revenue en France, elle s'est mariée avec Yoël DANAN. Les voici à la tête de sept enfants: Sarah, Myriam, Elie, Maïmon, Yaïr, Ouriel, Daniel et Anna.

Ariel, frère-jumeau de Noémie a achevé ses études secondaires à la Yechiva de Montreux; il est parti pour un an à la Yechiva d'Alon Chevouth en Israël, revint en France et fait un diplôme B.T.S. d'informatique à Strasbourg. Il y crée une entreprise d'archivage informatisé: « Banque Alsacienne d'Archives » laquelle s'est bien développée. Au moment où j'écris,- 14 Juillet 98 - il est marié depuis le 12 décembre 1999 avec Estelle PEREZ. Ils ont six filles: Keren, Linore, Adèle, Alexia, Elise et Sarah-Rivka.

Nos enfants sont à la fois notre consolation et notre contribution à la reconstruction du monde créé par D. que les Nazis ont détruit partiellement. Le père de ma femme - Rodolf KAHAN - a été fusillé en Belgique en sautant du train des déportés allant vers Auschwitz. Mes parents et mes cinq sœurs ont tous péris dans la tourmente de la Choa, sans parler des grands-parents collatéraux des deux côtés.

Jamais enseignement talmudique n'a été plus adéquat que celui­ ci: - Berakhoth 64 -« Les disciples des Sages sont un grand facteur de paix dans le monde. Il est écrit - Isaïe 54.13 -« Et tous tes fils sont les disciples de l'E. , et grande est leur enseignement de paix ». Ne lis pas BANAÏKH, tes fils, mais BONAÏKH, tes constructeurs ». Les enfants juifs, nés après la Choa, sont des bâtisseurs de paix à coup sûr. Rien que par leur existence, ils nous vengent des destructeurs de l'univers. Et si en plus ils sont les témoins des témoins oculaires des camps de la mort et des chambres à gaz, ils deviennent une véritable barrière empêchant toute destruction envisagée par qui que ce soit.

Notre carrière n'a pas toujours été un long fleuve tranquille, tant s'en faut. Il y avait d'une part les rapports entre le Rabbin et les dirigeants communautaires, d'autre part, entre le Rabbin et les fidèles.

RABBIN ET PRESIDENT

A Clermont-Ferrand, - 53-58 - on m'a affublé du titre de « Chef spirituel », trouvaille du Président Joseph ENKAOUA.

Membre du parti socialiste français, il voulait appliquer au sein de la Communauté le principe de la séparation de la religion et de l 'état. L'état, c'était le Conseil <l'Administration. J'y siégeais régulièrement sans voix délibérative, uniquement consultative dont on pouvait tenir ou e pas tenir compte.

Ayant compris le mécanisme, je me suis bien gardé de prendre position au Conseil sans voir préalablement consulté le Président, surtout si je voulais que mon projet aboutisse. L'observance de cette règle m'a valu une réelle amitié de sa part. Il s'en est suivit une fructueuse collaboration dans le domaine cultuel et culturel, voire social.

Dès la première année, nous avons réussi à avoir un Office avec Minian (dix hommes adultes au moins) tous les Vendredi-soir et Samedi­ matin ainsi qu'aux anniversaires de deuil à la date prescrite. Je préparais le « Chabbath » depuis Mercredi par de brèves visites personnelles. Aussi pouvais-je compter sur l'aide du Président. Il était présent à tous les Offices. Nous faisions ensembles les démarche administratives et les visites protocolaires. Avec sa « Traction-avant Citroën quinze chevaux » nous transportions les objets de culte à Royat pour y effectuer les Offices de Vendredi-soir et de samedi-matin durant les mois de Juillet et d'Août. Moi, je fonctionnais à Royat et Monsieur WOLSCHONOCK, Ministre-Officiant en titre, faisait le Service à la Synagogue de Clermont. Une distance de six kilomètres séparait les deux lieux de culte. La villes de Chamalières constituait la jonction, le virtuel afin de pouvoir parcourir un si long chemin le Chabbath. Etant « jeune » à l'époque, je pouvais le faire: une heure et demie Vendredi-soir et trois heures Samedi-matin, à pied. J'avais tout l 'après-midi pour me reposer. Il n'y avait pas encore d'élèves désirant étudier la Torah avec le Rabbin Samedi après-midi. Un peu plus tard, cela existera, grâce aux élèves formés par nos soins. Mon épouse a toujours enseigné aux petites classes. Son mari de Rabbin, en revanche, s'est consacré aux grands, parents et fidèles inclus dont les rapports étaient

emprunts d'une franchise naturelle.

RAPPORTS AVEC LES FIDELES

Nous sommes huit ans après la deuxième guerre mondiale. La moitié des Juifs français - cent cinquante mille - a péri dans la tourmente de la Choa. Beaucoup de Rabbins et cadres religieux avaient subi le même sort. Les Communautés sont exsangues. Pendant la guerre, Clermont­ Ferrand avait accueilli un grand nombre de Juifs alsaciens, surtout des intellectuels: parce que l'Université de Strasbourg s'y était repliée en trente neuf. Aussi le Séminaire Rabbinique y avait trouvé refuge, à Chamalières dans une villa surnommée « Villa Vauquelin » en souvenir de l'Ecole parisienne. A mon arrivée en cinquante trois, il y avait une centaine de familles juives. La plupart étaient de rite ashkénaze, anciens réfugiés de l'Est. Les Sefardim d'origine turque et bulgare d'avant guerre suivaient les us et coutumes ashkénaze établis par le Grand-Rabbin Joseph Bloch, en poste jusqu'en quarante huit. J'ai donc trouvé une Communauté ashkénaze avec un Président séfarade d'origine algérienne avec des fidèles dont les parents étaient venus des Balkans vers mil neuf cent.

C'est là que j'ai fait l'apprentissage du rabbinat français. J'ai appris comment me comporter vis à vis des fidèles d'origines diverses, quelle attitude à avoir à l'égard de leurs représentants tout en faisant mon travail en formant des élèves et futurs fidèles

Venu dans l 'Est, j'ai retrouvé des communautés analogues à celle du début de ma carrière. Au lieu d'un Président, j'en avais six, plus ceux qui se sont ajoutés plus tard, suite à la rotation naturelle.

Dans la circonscription de Sarreguemines, quatre d'entre eux m'ont fortement marqué.

Jacques BRAUN de Bitche m'a soutenu sans réserve dans mon effort d'instruire les enfants juifs et les fidèles en général du Judaïsme authentique. Seul l'authentique est transmissible, m'a-t-il reconnu. Ses enfants et petits-enfants habitent maintenant Israël.

Adolphe GOUGENHEIM, par sa générosité, nous a permis de réaliser le MIKWEH et la SOUCCA permanente de Sarreguemines. Aucun cas social ne lui était indifférent. Il aidait discrètement les individus et les Instituions juives d'étude d la Torah, les Yechivoth de France et d'Israël.

Benjamin CAHEN,Président de Forbach savait aller de l'avant dans la reconstruction des Communautés juives délabrées matériellement et spirituellement. Lui et le Président Jules LEMMEL de Sarreguemines étaient les chevilles ouvrières de la restauration du Rabbinat de la circonscription. Personnellement, je ne puis que leur savoir gré, puisque j'en étais l'heureux élu. L'avenir jugera de la justesse de leurs vues. B.C. était devenu un vrai collaborateur du Rabbin tant en ce qui concerne l'éducation religieuse que la CACHROUTH et l'organisation des Offices. Aussi Ervin BLOCH, 'Hazan de la Communauté, devint mon collaborateur. A tous les deux nous avons décerné le titre de 'HAVER. B.C. et toute sa famille vivent actuellement à Jérusalem.

Jacques HANAU, Président de Saint-Avold, porte sur ses bras la Communauté juive de cette ville. Dans son entreprise, il emploie en priorité les Juifs désirant pouvoir respecter le Chabbath en se rendant à la Synagogue. Quand je voulais habiter STRASBOURG tout en desservant la circonscription, il été le seul à me soutenir sans faille.

L'AVENTURE STRASBOURGEOISE

Le nouveau président sarregueminois n'ayant pas accepté que j'habite Strasbourg tout en assurant mes fonctions de Rabbin de la l'circonscription de Sarreguemines, j'ai été obligé de faire valoir mes droits à la retraite fin décembre 86, à l'âge de soixante deux ans .Mon intention avait été de continuer jusqu'à soixante cinq ans afin de dépasser trente années de service concordataire et de pouvoir jouir du supplément familial représentant vingt cinq pour cent de la retraite. Ce président insensible à ma demande, m'a contraint à cesser mes fonctions au plus vite. C'est ce que je fis.

0 miracle!

Le ministre de l'Economie et des Finances, Pierre BEREGOVOY, vient d'accorder aux fonctionnaires de culte les avantages de la fonction publique en général: je peux donc jouir du supplément familial après vingt quatre ans de service.

Deuxième « miracle », la Commission de recours de la Sécurité Sociale me déclare inapte au travail, vu ma déportation à Auschwitz. De ce fait, mes autres petites retraites ne sont pas diminuées du taux normal accordé à l'âge de soixante cinq ans.

Avant d'en arriver là, nous avons passé deux années d'angoisse et de gêne matérielle, nous venions d'acquérir un appartement à Strasbourg avec un emprunt bancaire remboursable en huit ans, cinq mille francs par mois; « L'aventure » strasbourgeoise a commencé avec mon projet de créer une Ecole de 'Hazanim dans la capitale du Judaïsme français.

ECOLE DE 'HAZANIM

Au début des années quatre-vingt, nous avons élaboré un projet de création d'une Ecole de 'Hazanim à Strasbourg. Monsieur Bernard JOB, un des derniers Ministre-Officiants diplômés, avait quitté Sarreguemines pour Bruxelles. Nous venons de former Monsieur Israël SUISSA à cette fonction dont il s'est acquitté honorablement. Lui aussi aspirait à rejoindre une Communauté plus importante; il a été nommé par la suite à Colmar dans le Haut-Rhin où il exerce toujours ses talents. La nécessité d'avoir de nouveaux 'Hazanim se faisait sentir surtout en Alsace-Lorraine et les pays limitrophes. Nous avons donc conçu le projet d'une Ecole de 'Hazanim.

Nous avons choisi la ville de Strasbourg pour des raisons évidentes: siège de nombreuses Institutions juives, elle pourrait nous fournir élèves, internat éventuel, professeurs de musique et de matières religieuses, places de stage et de futures fonctions. Nous en avons fait part immédiatement aux autorités rabbiniques et consistoriales de la région.

Ayant présenté le projet devant les responsables consistoriaux de la Région, il avait suscité un grand intérêt. Le Président du Consistoire du Bas-Rhin, René WEILL, m'avait envoyé une lettre de félicitation pour avoir conçu ce projet. Le Grand-Rabbin du Bas-Rhin ne voyait pas d'un bon oeil son implantation à Strasbourg.

Ne pouvant pas le réaliser avec le consentement de tous, j'ai décidé d'abandonner le projet.

Quinze ans plus tard, en quatre vingt seize, quand j'étais déjà à Strasbourg depuis dix ans, Le Grand-Rabbin du Haut-Rhin - Jacky Dreyfus- m'avait demandé de lui communiquer mon projet. Ce que je fis volontiers en lui souhaitant: »bonne chance »! très sincèrement. en attendant sa réalisation. « Heureux celui qui sait attendre »! (Daniel 12.12) même en étant à la retraite à Strasbourg.

STRASBOURG

Dès mon installation à Strasbourg, Septembre quatre vingt cinq, j'ai été sollicité d'enseigner Torah, commentaires rabbiniques, Michna, Guemara et grammaire hébraïque. Je me suis efforcé d'aider les Collègues dans leurs tâches quotidiennes sans porter ombrage à aucun d'entre eux. Quand je recevais des honoraires, ils étaient aussitôt versés aux œuvres d'enseignement juif de la ville. J'ai répondu favorablement à la demande de l'Ecole Aquiba en y enseignant bénévolement la Parcha de la semaine avec commentaires aux jeunes filles: classes de seconde et première.

De temps en temps, je remplace le Rabbin Alain Weil au Mercaz et suis à la disposition de tous mes Collègues.

Chaque semaine, je commente la Sidra pendant un quart d'heure à la Radio Judaïca de Strasbourg. J'ai trouvé difficilement du temps pour traduire la Michna de HORAYOTH dans le cadre du « chantier du Rabbinat Français ». Je n'ai pas le temps de m'ennuyer. Aussi les 'Hazanim, font appel à moi de temps à autre. Je suis content de pouvoir seconder collègues et amis. Je ne manque jamais de dire à mes élèves que j'ai davantage besoin d'eux qu'eux de moi. « La Maman a plus besoin du nourrisson que le nourrisson de la Maman », dit le Talmud. (Pessa'him 112.A)

Actuellement, nous étudions chaque matin après l'Office une double page de Talmud: initié par le Rabbin WEIL. Nous sommes une demie douzaine à nous astreindre à cette étude quotidienne. Il y a d'autres groupes à Strasbourg, peut-être plus nombreux que le nôtre, à suivre le

DAF HAYOMI. « hébreu »

Strasbourg est une communauté digne d'imitation. Elle se régénère normalement sans apport extérieur, grâce aux nombreuses naissances des milieux religieux.

Une dizaine d'Oratoires fonctionnent tous les jours matin et soir.

Il y a trois Synagogues avec Centre communautaire: une ashkénaze, une séfarade et une mixte. C'est un excellent signe d'une communauté vivante, non figée, ouverte à tous les courants du Judaïsme authentique. Les Ecoles juives en sont la garantie.

« Le monde ne subsiste que grâce à l'haleine pure des écoliers ». (Talmud Chabbath II9.B) Les quatre derniers mots ont donné l'abréviation: TaCHBaR.

LES ECOLES

Il y a trois Jardins d'enfants: Gan-Chalom, Premiers-Pas et Reichit-'Hokhma, plus le Gan-Loubavitch. L'ensemble fait cinq cents enfants garçons et filles de trois à six ans. Deux Ecoles, primaires uniquement: Yehouda Halevy et TACHBAR, trois cents élèves; deux secondaires et primaires à la fois: Aquiba - sept cents élèves - et Loubavitch -quarante - ; Eshel, secondaire garçons seulement: quarante; Bina, secondaire filles: vingt. Seize cents élèves environ. Cela représente la moitié des enfants juifs scolarisés à Strasbourg. Il y a également une Halte­ Garderie juive, depuis peu de temps.

Strasbourg peut s'enorgueillir de renfermer dans ses murs une YECHIVA des Etudiants, pépinière des nouveaux Juifs strasbourgeois fidèles à la Torah.

Dirigée par Rav Eliyahou ABITBOL, elle accueille étudiants juifs en cours d'études, toutes disciplines, en leur permettant de s'instruire en Judaïsme et de vivre conformément à la religion. Comme dans toute Institution de ce genre, on y étudie essentiellement le Talmud en compagnie du Maître, et d'un condisciple. « hébreu » On y trouve également des intellectuels convertis au Judaïsme désirant se ressourcer en se « frottant » aux vrais disciples des Sages juifs. Il y a des cours du soir pour ceux qui travaillent toute la journée. Certains viennent y étudier à mi­ temps, d'autres, un jour par semaine. Son rayonnement dépasse la ville de Strasbourg et l'époque présente. Elle est l'avenir de la Communauté.

Le GAN « Premier Pas » et l'Ecole TACHBAR ainsi que la Halte-garderie sont la création des anciens de la Yechiva. Une grande partie du secondaire - d'Aquiba et d'Eshel - sont les enfants de ceux-ci. Ils passent le Baccalauréat pour pouvoir poursuivre les études d'une profession leur permettant de mettre en pratique la formule des Pirkei­ Avoth (2.2) : « Etude de la Torah et profession gagne-pain

Francis ACH, Président des Oeuvres juives de perfectionnement veille particulièrement sur ces Institutions d'enseignement. L'Institut EICHETH-'HAÏL - Séminaire de jeunes filles - et le KOLEL - Institut talmudique - en font partie. « hébreu »

L'Espace NEHER est une « Ruche bourdonnante » fréquenté par les étudiants juifs de Strasbourg. Il abrite toutes sortes d'activités culturelles: cours de Torah et de Michna pour femmes, conférences aux sujets variés et actuels, plusieurs classes de Yehouda Halévy, pendant les travaux du Centre communautaire, Club HEYMANN du troisième âge et le Consistoire du Bas-Rhin. Sa salle de réception sert parfois <l'Oratoire. Elle est à la disposition des fidèles pour les fêtes familiales.

L'Ecole ORT, situé dans la même rue Séllenick, accueille Juifs et non-Juifs; elle est réputée par son excellent enseignement préparant au Baccalauréat technique. Elle prépare également aux concours des Grandes Ecoles nationales. Il y a une Synagogue au sein de l'Ecole, fonctionnant le Chabbath et jours de fête et aux occasions exceptionnelles: Bar-Mitswa, Mila, etc. .

Dans la Rue Séllenick, ily a deux Oratoires fonctionnant tous les jours, matin et soir. Certains viennent y étudier Torah et Talmud après les Offices.

Le commerce de produits cachères y est prospère.

L'avenir de la Communauté paraît assuré dans la mesure où elle continuera à se développer harmonieusement. Il ne faut pas oublier l'apport salutaire des coreligionnaires d'Afrique du Nord. La différence de rites et de coutumes constitue un enrichissement culturel fort appréciable.

En soixante cinq, me trouvant à Munich au chevet de mon oncle survivant des camps de la mort, j'avais écrit à ma femme mes impressions sur l'avenir des communautés juives en France. A ce moment-là, j'étais à la huitième année de mon rabbinat toulousain. Les résultats obtenus ne correspondaient pas à l'investissement personnel. Peut-être faudrait-il changer de méthode et de lieu, disais-je.

En effet, « le bilan » de mon rabbinat sarregueminois s'est avéré beaucoup plus satisfaisant à tous égards. J'ai pu m'investir davantage dans l'enseignement. Nos enfants ont eu l'occasion de fréquenter l'Ecole juive à Strasbourg et des camarades animés des mêmes aspirations religieuses que les leurs.

Installé à Strasbourg, dégagé des soucis matériels, j'ai encore changé de méthode en m'engageant dans une aventure aux inconnues multiples.

REFLEXIONS

« Plus grand est celui qui agit par devoir que celui qui agit sans y être astreint ».(Kidouchin 3la) « hébreu »

Depuis que je suis à la retraite, à Strasbourg, je suis à la disposition de tous mes collègues et m'efforce de ne porter ombrage à aucun d'entre eux. Quand je reçois des honoraires, ceux-ci sont entièrement versés aux œuvres d'enseignement juifs de la ville. Parfois je remplace aussi les 'Hazanim et trouve du temps pour ceux et celles qui désirent s'instruire en Judaïsme.

Un jour, en poste à Sarreguemines, je m'étais plaint auprès de mon excellent ami Roger KAHN, alors grand-Rabbin de la Moselle, de ce que les résultats de mon travail ne correspondent pas à l'effort investi. Sa réponse a été: « nous travaillons pour les générations à venir ». Fidèle à cette formule, je n'attends plus de résultat de quelqu'ordre que ce soit, et moins encore maintenant où je suis dégagé de responsabilités rabbiniques; je me contente de pouvoir donner. Je ne cesse de répéter à mes élèves le dicton talmudique: - Pessa'him 112.A - « la mère a davantage besoin de l'enfant que l'enfant de la mère ». Je n'ai donc aucun mérite en faisant ce que je fais. Je prie D. de me permettre de continuer ainsi longtemps.

Survivant de la Choa, j'essaie de réfléchir sur sa signification.

Démuni de tout moyen de résistance matérielle, sans l'assistance divine, je ne serais pas là pour en témoigner. Mes descendants et les croyants en D. ont le devoir de perpétuer ce témoignage au même titre que celui de la Révélation du Sinaï. « En effet, garde-toi et garde ton âme beaucoup de, peur que tu n'oublies les événements vus de tes yeux, et de peur que tu ne les écartes de ton cœur un seul jour de ta vie. Tu les feras connaître à tes descendants et aux descendants de tes descendants ». (Deutéronome 4.9)

Je supplie nos frères Chrétiens et Musulmans de ne plus imposer la croyance en D. par coercition, ou autres moyens de pression, sous peine de perdre leur « capital de foi en D « et disparaître comme les nazis et les communistes soviétiques. Ce serait dommage pour l'humanité laquelle s'achemine imperturbablement vers l'ère messianique où « loup et brebis paîtront ensemble ». (Is.11.6)

Je me permets de rappeler la façon dont avait procédé l'E. en proposant la Torah à Israël.

« Moïse vint, convoqua les anciens du peuple, leur soumit toutes les paroles ordonnées par l'E. ». « Le peuple répondit ensemble: tout ce que l'E. a dit nous le ferons. Moïse rapporta les paroles du peuple à l'E. ». (Ex.19.7-8)

A plusieurs reprises, la Torah fait appel au témoignage vécu. Je n'en citerai que deux en rapport avec notre propos.

«'Vous-même, vous avez vu ce que Je fis en Egypte. Je vous ai raportés sur les ailes d'aigle et Je vous ai amenés vers Moi ». (Ex.19.4) Ceci se passe avant la Révélation du Sinaï. Après, « l'E. dit à Moïse: ainsi tu parleras aux Enfants d'Israël. « Vous-même, vous avez constaté que Je Me suis adressé à vous du ciel »

Ayant vécu ces événements, je ne peux pas ne pas témoigner. Sans le bouleversement de la Choa, je n'aurais jamais quitté ma Pologne natale et n'aurais probablement pas eu l'occasion d'écrire ces lignes.

Personnellement, je m'efforce d'en retenir surtout le côté positif: la leçon qui s'en dégage pour le peuple juif et pour les nations du monde. Je ne sais pas s'il y a un lien entre la Choa et la renaissance de l'Etat d'Israël. Toujours est-il que sans ce bouleversement les Juifs comme moi n'auraient pas abandonné leur pays natal pour aller vers l'inconnu à l'instar d'Abraham. Malgré nos connaissances bibliques et talmudiques au sujet d'Erets-Israél, nous en étions loin par la pensée, par l'espace et par le temps. Il y a bien eu des individus et des groupes de Juifs qui sont allés rejoindre le pays de leurs ancêtres. Une de mes grand-mères est bien partie en mil neuf cent pour mourir en Erets-Israél; elle y a vécu jusqu'en mil neuf cent dix sept et se trouve enterrée au Mont des Oliviers. Elle a vécu presque centenaire. L'arrachement à la Diaspora est sans aucun doute la conséquence la plus importante de la Choa.

Autres conséquences: la prise de conscience de notre sort de « hébreu » peuple (nomb.23.4) et le retour aux sources du Judaïsme authentique. C'est ce qu'a déterminé ma vocation tardive de devenir Rabbin: « d'apprendre et d'enseigner, d'observer, de pratiquer et d'accomplir toutes les paroles de la Torah avec amour ». (Rituel de Prières). « hébreu »

Le souvenir de la Choa est aussi l'affaire des nations du monde.

A l'époque de l'information instantanée, elles ne peuvent pas rester insensibles à leur propre passé: sans leur indifférence aux malheurs d'autrui, la Choa n'aurait pas eu lieu. Le message de la Choa s'adresse à tout un chacun qui ne voudrait pas voir se reproduire l'indescriptible atrocité des chambres à gaz et des four crématoires. Plus jamais cela!

RABBI MEYÏR YE'HIEL -HALEVI HALSTOK

Quand on évoque la Communauté juive d'Ostrowiec, il est impossible de faire l'impasse sur celui que l'on désigne comme le Gaon, le génie, d'Ostrowiec. Son esprit génial se manifestait surtout dans les mathématiques en rapport avec la Halakha, la fixation de la règle religieuse, et la conduite des affaires communautaires.

Par exemple: il est écrit - Deutéronome 23.4 - « L'Ammonite et le Moabite ne seront pas admis dans l'assemblée de l'E. ; même à la dixième génération ils en seront exclus, à perpétuité ». Dans le Talmud de Jérusalem, on envisage l'annulation d'être vivant, s'il représente une neuf cent soixantième partie d'un tout. Dans ce cas, la dixième génération ne devrait plus être exclue de la Communauté d'Israél, a-t-il calculé. C'est pourquoi, la Torah ajoute AD OLAM, « à jamais ». (Maayana chel Torah: Deut. p. 99)

De son vivant, personne de la Communauté, ne s'est adressée au tribunal civil en cas de litige. Les non-Juifs aussi, en litige avec un Juif, acceptaient volontiers de se présenter devant lui. Il était réputé pour son jugement sûr et équitable.

Durant quarante années, il a jeûné tous les jours sauf le Chabbath et les fêtes. Pendant cette période, il régnait à Ostrowiec une certaine prospérité malgré la première guerre mondiale de mil neuf cent qutorze à dix huit.

A l'âge de trois ans, avant de commencer le 'Heder, j'eus le privilège de recevoir sa bénédiction. Il est décédé quelques mois après, en 1928, année de la grande crise économique internationale.

Sa générosité était sans borne. Tout le monde était admis à sa table. Il s'en suivit parfois des dettes auprès des commerçants de la ville. Il accepta, non sans difficulté, qu'elles fussent réglées par la Communauté.

Pour Erets-Israél, il pouvait aller jusqu'au dénuement. Un jour, n'ayant pas d'argent à donner à l'émissaire de la Terre Sainte, il mit en gage les chandeliers en argent de son épouse consentante pour pouvoir s'acquitter de la Mitswa d'aider les frères d'Erets-Israél.

Vendredi-soir, à sa table de Chabath, il disait toujours des DIVREI TORAH, « Des paroles sur la Torah » relatives à la Sidra de la semaine; il faisait part de ses réflexions personnelles. Beaucoup de monde venait l'écouter, même de très loin. Ainsi il devint Rabbi 'hassidique malgré lui.

Il n'était pas d'ascendance 'hassidique; il acceptait cependant de rencontrer d'autres Rabbis 'hassidiques pour entendre raconter les merveilles de leurs ancêtres. A sont tour il prit la parole et raconta brièvement un simple souvenir de la conduite de son père.

« Mon père était boulanger, dit-il. Jamais, il n'a essayé de vendre du pain rassis pour du frais ».

Lorsque Joseph, après le retour des obsèques de son père, se retrouve seul avec ses frères, ceux-ci lui présentent les excuses en bonne et due forme des fausses accusations à son égard. Ils dirent: - Genèse; 50.17- 20 - « Et maintenant, veuille pardonner le crime des serviteurs du D. de ton père! Joseph en pleura » qu'on puisse l'accuser de vouloir se venger. ... •

« Ne craignez point, dit-il! Suis-je à la place de D.? Vous aviez pensé en mal. D. le changea en bien ».

Dans sa générosité modeste, Rabbi Meïr, Ye'hiel Halevy l'interprète: « suis-je à la place de D. de pouvoir changer le mal en bien »? Par conséquent vous n'avez rien à craindre, pas même une vengeance de pure forme pour vous faire peur. (Mayana chel Torah, fin Berechith) Joseph avait accordé le pardon à ses frères avant même qu'ils n'aient pensé à le lui demander.

Il existe plusieurs ouvrages de ses causeries et interprétations bibliques et talmudiques. Tous, écrits par ses disciples.

Après la mort, sa tombe, entourée d'un bâtiment, devint un lieu de pèlerinage et de prière.

« Les justes sont plus grands après leur mort que de leur vivant », affirme un proverbe talmudique. ('Roulin 7b)

Les nazis en ont supprimé toute trace matérielle.

Son souvenir demeure et continue d'agir en faveur du peuple juif. A lui s'applique désormais l'enseignement du Talmud Yerouchalmi - Chekalim 2.7 - « On ne construit pas de mémorial pour les justes. Leurs paroles sont leur meilleur souvenir

LE 'HEDER

Le 'Heder de Manès SPILFOGEL et de Jankel BACH pouvait accueillir des enfants de trois à sept ans, des garçons bien entendu. On y apprenait la lecture de l'hébreu, la récitation des prières quotidiennes, le 'Houmach et même la Guemara. Oui, j'avais bien commencé, à l'âge de six ans la Michna: « Lorsque deux personnes se disputent un vêtement trouvé ». (Baba-Metsia 2a). « hébreu »

Cette Ecole se composait d'une grande pièce - trente mètres carrés environ - , d'une sombre cuisine et d'une belle cour de recréation.

C'était aussi le logement de Rabbi Jankel Bach qui n'avait pas d'enfant.

Tous les élèves étaient ses enfants.

Il y avait un Behelfer, un homme à tout faire, qui cherchait et ramenait les enfants à leur domicile moyennant rétribution spéciale. Nous y étions une trentaine.

Manès SPILFOGEL s'occupait des petits: de trois à cinq ans, les plus nombreux. L'accueil d'un nouvel élève était marqué par une petite fête offerte par les parents de celui-ci. Chacun avait droit à un cornet de taille respectable contenant gâteaux, bonbons et chocolat. Cela valait la peine d'être présent ce jour-là.

PROGRAMME

Trois mois en moyenne était consacrés à la lecture. Notre Manuel était un grand carton avec les consonnes et les voyelles sur une trentaine de lignes. Chaque élève avait droit à une leçon particulière avec le Maître pendant une demi-heure. La leçon terminée, ilpouvait aller soit jouer dans la cour, soit répéter la lecture avec un copain plus avancé que lui.

A la fin du premier trimestre, on abandonnait généralement le Manuel en carton pour le livre de prières usuel.

La première des prières que nous apprenions était les trois paragraphes du CREMA, profession de foi juive, et le Psaume quatre vingt or1.ze: Nous récitions ces prières durant huit jours dans les maisons d'accouchées en attendant la Mila, la circoncision. Nous recevions alors des friandises et des gâteaux en récompense. « hébreu »

Tout le monde ne venait pas au 'Heder le matin à la même heure.

Le soir en revanche, nous quittions à seize heures tous ensemble.

J'étais de ceux qui allaient volontiers à l'Ecole.

En hiver, nous entendions le feu de la cuisinière au bois de sapin

« chanter » le fameux 'Heder Katan..., décrivant l'atmosphère « chaude » du 'Heder.

L'ECOLE YESSODEI HATORAH

A l'âge de sept ans moins trois mois, je suis entré à l'Ecole Yessodei Hatorah qui venait d'ouvrir ses portes pour la première fois dans notre ville. Elle était d'obédience Agoudath Israël, très religieuse. On y enseignait les matières sacrées le matin - de huit heures et demie à midi - et les matières profanes l'après midi, de quatorze à dix sept heures. Elle était biep. située, à la lisière du quartier juif dans un bel ensemble de bâtiments ayant deux cours: une intérieure , commune à toutes les maisons, et une seule extérieure du côté Sud, réservée exclusivement à l'Ecole.

Les études profanes étaient assurées par l'Etat; elles étaient obligatoires et gratuites. Un Instituteur non-juif était affecté à !'Ecole, chargé de nous amener au certificat d'études primaires. Je ne sais pas s'il était seul ou s'il était secondé dans cette tâche par d'autres personnes. Il y avait une centaine d'élèves divisés en quatre classes. Il me souvient des quatre enseignants juifs: un pour 'Hoummach-Rachi, un deuxième pour la Guemara, un troisième pour le Yddich et un quatrième pour la grammaire hébraïque et les Dinim, règles de vie religieuse. Le Directeur de l'Ecole était choisi par un comité composé de parents d'élèves et de représentants de l'Agoudath-Israël.

Les Professeurs de matières juives étaient rétribués par le Comité

de l'Ecole. Quel avait été le statut du Directeur? Je l'ignore.

Certains instituteurs non-juifs allaient jusqu'à apprendre le Yddish pour mieux communiquer avec les élèves.

LE PROGRAMME

Le Programme était le suivant:

Office du matin dès l'arrivée à l'Ecole toutes les classes confondues. Ceux qui arrivaient en retard pouvaient s'y joindre discrètement. L'appel des élèves se faisait en classe. Tout le monde n'était pas présent à l'Office. Certains venaient directement en classe. Le contrôle n'était pas très strict.

Dimanche, nous commencions par la Paracha de la semaine:

lecture et traduction en Yddish. L'après-midi, !'Instituteur ne venant pas ce jour-là, était consacré aux exercices de calcul et aux révisions du 'Houmach.

Lundi: 'Houmach et Rachi d'une dizaine de versets. Tout l'après­ midi: nous apprenions à lire et à écrire le polonais. Notre Instituteur se donnait beaucoup de mal à nous inculquer les rudiments de la langue polonaise. Souvent, il devait passer par le Yddish; il ne se formalisait pas.

Mardi: nous étudions la Guemara avec un Maître légèrement coléreux. Tout le monde ne suivait pas. Il avait !'habitude de rappeler à l'écoute l'élève négligent en lançant sa canne sur la table du défaillant. Il visait toujours très bien. Pourtant, il n'avait jamais fait le service militaire. L'après-midi, nous avions histoire, lecture, dictée et le corrigé.

Mercredi: nous terminions la Paracha de la semaine et le Rachi jusqu'à Cheni, deuxième section de la Paracha. L'après-midi, nous avions calcul, lecture et écriture.

Jeudi: Guemara, dictée yddish et corrigé. l'Après-midi: histoire. Il suffisait d'écouter !'Instituteur parler et écrire ensuite un petit résumé sous sa dictée.

Vendredi matin était consacré à la cantilation de la Paracha et à

l'explication de la Haphtara, lecture appropriée des Prophètes.

Chaque Chabbath, les élèves pouvaient se rendre chez un membre instruit de la communauté pour se faire interroger gentiment sur l'étude de la semaine écoulée. Cela comportait quelques avantages pour l'élève ainsi interrogé.

Il ne me souvient pas s'il y eut des vacances à part celles des fêtes juives.

Après quatre ans de Yéssodei-Hatorah, j'ai appris une année complète à l'Ecole de Rabbi Youdel PERKAL. Le personnage en vaut le détour.

RABBI YOUDEL PERKAL

Maître charismatique, fort instruit en toutes disciplines, il avait l'ambition de transmettre à ses élèves le savoir vivre, les connaissances allégoriques de la Torah et les mathématiques. Tous les Samedi après-midi, il attirait des foules au nouveau Beith-Hamidrach où il expliquait la Sidra de la semaine selon le Midrach. On pouvait entendre les mouches voler pendant ses causeries de deux à trois heures d'affilée. Tous étaient suspendus à ses lèvres. C'était un véritable ONEG CHABBATH - « délice de Chabbath » - ,prétendaient les connaisseurs.

Sa famille se composait de son épouse, très discrète, et de trois enfants: un fils et deux filles. Le fils avait la réputation d'un réel génie de sciences mathématiques et talmudiques.

Son Ecole comprenait une vingtaine d'élèves de onze à douze ans. Nous passions le temps à étudier avec lui des textes allégoriques du Talmud et à faire des exercices de calcul et de mathématiques. Il nous initiait à lire tout seul les commentaires rabbiniques de la Torah et le Midrach Tan'houma. Il insistait sur la nécessité de faire chaque semaine " deux fois la Sidra et une fois le Targoum " pour mieux comprendre le Talmud. certains parents lui reprochaient sa tendance trop laxiste vis à vis de leurs rejetons et sa préférence des textes aggadiques - allégoriques - plutôt qu'halakhiques, de stricte loi. Il ne fumait pas; mais il- buvait du thé au cacao à longueur de journée.

Après une année de l'Ecole de Rabbi Youdel, je pouvais passer facilement à la Yechiva, à la « Préparatoire » de celle-ci.

LA PREPARATOIRE DE LA YECHIVA

En effet, après les fêtes de Tichri - Octobre mil neuf cent trente six - j'ai été accepté à la « Préparatoire » de la Yechiva Beit-Yosseph d'Ostrowiec, ma ville natale, comme le témoigne la photo ci-contre.

Rabbi Youdel avait raison. Dès la première année, j'arrivais à préparer le cours de Talmud tout seul. J'aidais même mes camarades, notamment Ye'hezkel KORENWASSER, (Charles CORRIN de mémoire bénie) un des quatre survivants de la photo. D'ailleurs, c'est grâce à lui que nous avons pu la retrouver après la Choa. Trop passionné par l'étude, j'oubliais parfois de rentrer manger. Mon père ne m'avait pas oublié. Après une demi-heure de retard, il venait me chercher pour me ramener à la maison.

Voici le programme journalier « hébreu » de cette « Propédeutique » avant la lettre, avant que je ne « plonge » dans la culture française. Office, à sept heures du matin suivi d'un cours de Dinim - Règles de vie. Nous avions une heure pour petit-déjeuner, chemin compris.

A neuf heures, premier cours de talmud, « hébreu » préparé la lj veille soit avec un étudiant de la Yechiva, soit avec un 'Haver, un camarade. Quand le Professeur lisait et expliquait le texte, les élèves intervenaient en bon ordre pour montrer qu'ils avaient bien compris toutes les finesses du raisonnement. Le Professeur n'avançait pas sans s'être assuré que la plupart des élèves avaient saisi ses explications. La langue employée était le Yiddish.

A onze heures, nous répétions le Chiour, le cours, entre nous jusqu'à treize heures, heure de Min 'ha, prière de l'après-midi. A treize heures et demie, nous rentrions déjeuner pour être de retour à quinze heures.

Les étudiants de la Yechiva, les internes, avaient leur cantine dans le complexe synagogal où ils prenaient leur repas matin, midi et soir. l'après-midi, nous avions un cours sur un des livres des Prophètes ou des Hagiographes pendant deux heures. Nous étions censés étudier la Torah tout seul. Erreur! à mon avis: rares étaient ceux qui le faisaient. Je n'étais pas parmi ceux-là.

A dix sept heures, nous commencions à préparer le Chiour de Guemara du lendemain. Plusieurs étudiants, genre de répétiteurs, se mettaient à notre disposition pour nous aider dans cette tâche difficile, mais essentielle. Il y en avaient qui choisissaient deux ou trois élèves du groupe pour leur faire une Guemara hors programme.

A dix neuf heures, en hiver, avait lieu l'Office de Ma 'ariv, du soir. En été, c'était beaucoup plus tard.

Un grand nombre de parents n'admettaient pas que leurs enfants veillent au delà de vingt et une heures

Ce programme journalier se répétait cinq fois par semaine.

Vendredi, nous vaquions aux préparatifs du Chabbath.

Ye'hezkel KORENWASSER et moi-même, nous nous étions chargés de collecter de l'argent chez les commerçants juifs de la ville pour acquérir des livres nécessaires à la Yechiva. En guise de récompense, nous avions droit à un cornet de glace en cours de route. Mon ami s'est toujours arrangé à ce qu'on ne prélève aucun « sou » de la somme collectée; et, nous en étions pour nos frais. A la fin de l'année scolaire, aux environs de la fête de Chavouoth, nous passions un examen oral en présence des notables juifs de la Communauté. On avait droit à des notes et appréciations dans un carnet adressé aux parents. Je n'en ai conservé aucun. Dommage! mes petits-enfants se seraient bien amusés à traiter leur grand-père de « bosseur »insensé. Eux, grâce à D., apprennent plus facilement et dans de conditions meilleures.

Si la guerre ne nous avait pas surpris, je serais peut-être devenu un vrai étudiant de Yechiva avec tout ce que cela comporte de connaissances et de responsabilités à l'égard de la collectivité juive, sans pour autant renoncer à succéder à mon père à la tête de l'affaire familiale.

LA YECHIVA BEIT-JOSEPH D'OSTROWIEC

La Yechiva d'Ostrowiec ne formait pas seulement l'esprit mais également l'âme: l'étude du MOUSSAR, de la morale pratique, faisait partie du programme journalier des étudiants. Les élèves de la MEKHINA pouvaient s'yjoindre, s'ils le voulaient.

Chaque trimestre paraissait une brochure composée et imprimée par les étudiants de la Yechiva. On acceptait aussi des textes des adolescents de la Mekhina. 'HOVERETH HAMOUSSAR était le nom de la brochure. Rédigée par par Tsevi 'Hassaner (de la ville de 'Hassan en Russie), poète, dramaturge, connaissant à fond l'âme humaine, elle atteignait le public juif de toute la Pologne, et au delà. Ce même 'Hassaner, organisait à 'Hanouca et aux environs de Pourim des spectacles en rapport avec ces fêtes. Ils avaient lieu au nouveau Beith Hamidrach, toujours trop petit pour accueillir la foule qui s'y pressait.

D'autres Ba'hourim se sont distingués en connaissance talmudique, halakhique et morale. Tout en enseignant aux élèves de la Mekhina et de la Yechiva, ils se spécialisaient dans un domaine spécifique de la culture juive. Aucun de ces étudiants d'élite ne s'était marié avant d'avoir terminé sa « spécialisation ». A l'instar de Chimone Ben Azaï, ils disaient: « mon âme est amoureuse de la Torah ».(Yevamoth 63b)

« hébreu » Ils se mariaient généralement vers l'âge de trente ans; ils n'avaient aucun mal à trouver leur âme-sœur. La plupart, mariés et père d'enfants, continuaient à enseigner et à rayonner tout autour. Emportés dans la Choa, « Je les pleure; mes yeux, mes yeux ruissellent de larmes ». (Lamentations 1.16)

Le Roch Yechiva, le Recteur, Avraham Mordekhaï SZIMONOWITCH - ne voulant pas se dessaisir de son unique enfant, née après vingt cinq ans de mariage, avait été jeté avec la fillette dans le puits profond du petit Ghetto. « Mes entrailles en sont retournées ». (Lamentations 1.20) « hébreu ». Quelques uns de ses étudiants avaient réussi à gagner la Russie; et de là, la Chine; ils se trouveraient maintenant en Amérique.

Le fils du Machguia'h - Rabbi Yts 'hak WALDSCHEIN - , Raphaël, lui-aussi, a été sauvé en même temps que sa mère; ils sont actuellement à Jérusalem.

Avigdor WARSZEVER (de Varsovie), extraordinaire administrateur de la Yechiva, s'est retrouvé dans les camps de la mort où il avait réussi à sauver de la chambre à gaz des malades moribonds en leur procurant des médicaments qui les remirent sur pied.

Voir: « Célébrations dans la Tourmente ».

OSTROWIEC VILLE DE DOUZE MILLE JUIFS

Avant la dernière guerre mondiale, vivaient à Ostrowiec douze mille Juifs, un tiers de la population générale. Ils étaient intégrés à la vie de la cité: participant aux élections municipales et payant les impôts tout en conservant ses institutions propres, éducatives, religieuses sociales, sanitaires et d'état civil.

L'organisme qui gérait la Communauté s'appela GUEMINA. Autorité de tutelle, elle dépendait en effet de la Municipalité locale et du Département régional, Kielce. Ses représentants étaient élus exclusivement par les membres de la Communauté juive, lesquels élisaient à leur tour le Président. Tous les Juifs en faisaient partie. Le secrétaire général de cet organisme assurait la liaison entre la Guemina et la Municipalité. Du ce fait, il jouait un rôle important; il était cependant nommé par le Conseil de la Communauté.

Rabbins, Cho'hatim, 'Hazanim, Chamachim et Surveillants de Cachrouth étaient également nommés par ce Conseil et rémunérés par lui. Le Rabbin, désigné comme Président du tribunal rabbinique, était payé par l 'Etat.

Tous les Juifs contribuaient à la Guemina: chacun était imposé selon ses moyens.

Les Institutions étaient toutes autonomes financièrement.

Les 'Heders - jardin d'enfants - et les Ecoles juives étaient payants. Il y avait des possibilités de bourse ou de gratuité à l'Ecole Talmud-Torah gérée par la Communauté.

Tous les garçons juifs de trois à sept ans fréquentaient le 'Heder. Les filles recevaient l'Instruction Religieuse à la maison. En mil neuf cent trente cinq , s'est ouverte une Ecole Beit-Yaacov pour filles de deux à douze ans. Beaucoup d'enfants juifs fréquentaient l'Ecole primaire d'Etat entièrement gratuite et obligatoire. Il n'y avait pas <l'Ecole secondaire juive. Il existait des cours privés qui ne vous permettaient pas d'accéder aux études supérieures, privilège des lycées. Or, ceux-ci n'admettaient qu'un nombre limité de Juifs et vous obligeaient à les fréquenter le Chabbath et jours de fête juive.

En revanche, il y avait une Yechiva - Ecole talmudique - fondée par une centaine de jeunes gens venus de Novardok, en Russie, vers 1920, à l'avènement du communisme. « hébreu » Bien accueillie dans notre ville, elle a prospérée et a réussi à attirer jeunes et moins jeunes à sejoindre à eux. Beith-Yosseph était le nom de la Yechiva. « hébreu » En 1933, elle a ouvert une section de préparation à la Yechiva pour garçons de douze à dix sept ans que j'ai fréquenté pendant trois ans, jusqu'à la guerre.

Il y avait aussi des Yechivoth 'hassidiques de moindre importance: chacune réunissant à peine une dizaine de jeunes gens. Le rabbin de la ville, Rabbi Meïr-Ye'hiel Halévy HALTSTOK, en avait une. Mais il avait en grande estime la Yechiva Beith Yoseph et la soutenait constamment. Son fils, Rabbi Ye'hezkel, son successeur, en fit autant.

Les autres Institutions religieuses étaient surtout des Oratoires 'obédience 'hassidiques: Gour, Alexandre, Lublin, So'hatchow, etc., de rite sefard selon l'Ari Hakadoch. Il y avait aussi des Oratoires privés de quartier sans « étiquette ». La Synagogue, les Batei-Midrach et la Yechiva étaient de rite Ashkénaze. En dehors des Offices, ces locaux étaient utilisés par la Yechiva.

La Municipalité avait un bureau d'aide sociale. Les juifs avaient en plus leurs sociétés de bienfaisance particulières, destinées aux coreligionnaires.

Les unes distribuaient de l'argent, les autres des vêtements et d'autres encore des denrées alimentaires surtout pour Chabbath et jour de fête. La solidarité et la discrétion étaient observées à la lettre.

Le Bikour-'Holim n'était pas seulement une société de gardes­ malades bénévoles, mais aussi une coopérative fournissant médecins, médicaments et appareils médicaux à bas prix, et gratuitement. Il n'y avait pas d'Hospice de vieillards. On y mourait à la maison, entouré des enfants et des amis. Il y avait quelques centenaires: hommes et femmes.

A l'époque de la crise économique mondiale, en vingt neuf, beaucoup de coreligionnaires avaient émigré vers les Amériques et le Canada. En trente trois, la situation s'étant améliorée, certains en sont revenus. On ne savait pas ce qu'il nous attendait.

Avec la mort du Président PILSUDZKI, l'antisémitisme d'état avait relevé la tête. Dans notre petite ville, on n'en ressentait pas trop les méfaits. Peut-être, grâce à la prospérité qui y régnait. Les Hauts-fourneaux tournaient à plein régime. Vingt cinq mille personnes y étaient employées. Pas un seul Juif, antisémitisme d'état oblige. L'industrie de transformation était presque entièrement entre les mains des Juifs ainsi que le commerce des produits de l'usine. Bien sûr, cela a suscité jalousie et rancœur qui s'est manifesté au grand jour durant la guerre. Le commerce non-juif n'y était point absent. Les non-Juifs avaient des emplois réservés dans les Administrations et les établissements de l'état. Il y avait un seul employé juif à l'état civil municipal, pour les questions matrimoniales. Les mariages étaient célébrés uniquement par le Ministre de chaque culte et enregistrés ensuite à la Mairie. Il fallait connaître les lois juives et savoir l'hébreu. Cet employé était un des 'Hazanim, et en liaison avec le Bureau d'état civil de la Communauté.

Les naissances avaient lieu à domicile avec l'assistance de sages­ femmes et gynécologues juifs ou non-juifs, en respectant au maximum les lois de l'hygiène. Avant l'accouchement, on chauffait beaucoup d'eau dont l'utilisation m'était demeurée longtemps mystérieuse. En attendant la venue du bébé, on récitait des Psaumes à voix-basse derrière la porte close de la « salle de travail ». C'est le cri du nouveau-né qui rompait le silence. La Michna - Chabbath (chapitre 19) ensuite éclairé mon ignorance.

Chaque propriétaire de maison d'habitation devait tenir un registre des personnes qui y demeuraient. Avant d'enregistrer le nouveau­ né à la Mairie, on le portait sur le registre d'habitation. Un certain flottement régnait dans ces formalités. Certains attendaient qu'un nom lui soit consacré avant de l'inscrire sur papier. Chez les Juifs, si c'était un garçon, on attendait que la MILA - la circoncision - soit faite. D'autres motifs pouvaient provoquer un décalage entre la naissance et l'enregistrement: l'entrée à l'Ecole publique ou le service militaire, peu apprécié par les parents juifs. Il paraît que j'en étais « victime », »Celui qui est au ciel en rit » encore (Ps. 2.2) « hébreu » Reconnaissons! qu'Il a raison de sourire de nos projets à courte vue.

Les Juifs enregistraient leurs nouveaux-nés à la Communauté et à la Mairie. Il en était de même pour les autres actes d'état civil: mariage décès, etc.

A l'entrée des nazis à Ostrowiec, le huit Septembre trente neuf, tout a basculé. La Synagogues et les Oratoires ont été fermées; les Ecoles ont cessé de fonctionner. Seules subsistaient, clandestinement, l'aide sanitaire et les Sociétés de bienfaisance, maintenues jusqu'à la première déportation, onze Octobre quarante deux.

Nous avons été obligés d'assister à l'incendie de la Synagogue en bois du dix septième siècle, classée monument historique. Nos larmes sèches n'ont pas suffi pour éteindre les flammes. Elle avait été construite au début du dix septième siècle, probablement à l'installation des Juifs officiellement dans cette ville. Elle était réputée par son Aron-Hakodeche - Arche-Sainte - en bois ciselé et son plafond représentant les douze signes du Zodiaque. Les Batei-Midrach, locaux de la Yechiva, ont été transformés en Hôpital juif dont les malades étaient évacués périodiquement vers des destinations inconnues.

L'Oratoire des 'Hassidei-Gur devint le Bureau de Poste juif du Ghetto et le Siège du Judenrath: Conseil de la Communauté, nommé par les nazis. Le Commissariat de la Milice juive se trouvait dans ce pâté de maison, anciennement, Ecole Yessodei Hatorah où j'ai appris personnellement jusqu'en trente cinq.

Malgré l'interdiction sous peine capitale, plusieurs lieux de prières fonctionnaient tous les jours, matin et soir, dans les appartements privés. On montait la garde devant la maison pour signaler l'arrivée des nazis.

A ce moment-là, nous habitions déjà l'espace exigu du Ghetto. Nous y étions environ vingt mille avec les Juifs des villages, de Vienne et d'une autre ville du Sud de la Pologne. Les vieux Juifs viennois y ont réappris à prier et à pratiquer Chabbath et jours de fête.

Il y régnait le typhus, mais pas la famine.

TEMOIGNAGE DE SAMUEL CORRIN

Le premier 'Erev-Yom Kippour à Ostrowiec sous l'occupation nazie: Vendredi 22 Septembre 1939.

Ce fut quelques jours après que les nazis, de triste mémoire, avaient envahi les rues de notre ville. Pour la première fois depuis mon adolescence, je ne plus pus voir, à travers notre fenêtre, le Rabbin Ye'hezkiel HALSTOCK se rendre à la grande Synagogue pour l'Office de Kol-Nidrei.

Naguère, les rues étaient noires de monde à ce moment-là, grâce à D.. Religieux et moins religieux se pressaient autour de lui, l'accompagnant ainsi dans sa prière pour une année de bonne santé et de prospérité selon le désir du cœur de chacun.

En cette veille de' Kippour, j'avais dix neuf ans. Il faisait déjà sombre dehors, Lorsque je vis le soleil à l'Ouest rougir de honte, ou peut­ être de colère, un coin du ciel s'embraser juste avant la nuit.

Les Synagogues et les Maisons d'étude étaient cadenassées. Semblables aux prisons, il y avait sur leurs portes des fermetures en forme de chaîne sur les mains des captifs.

'Erev-Yom Kippour, la nuit, les nazis montaient la garde dans nos rues. Les enfants, honteux et décontenancés, habitués à entendre à cette heure-ci les chants des Synagogues, étaient abasourdis par le bruit des bottes des soldats, le tir des fusils et l'aboiement des chiens sauvages.

En cette veille de Kippour, à peine un Minyan - de dix hommes adultes - , revêtus de Talith, se réunit en cachette comme autrefois en Espagne, à la lueur d'une veilleuse d'anniversaire placée sur une armoire.

On entendait dans le silence une voix d'un chant si triste, si doux, le vieux chant juif faisant couler des larmes et appelant au secours: oh malheur! oh malheur! oh douleur! oh douleur !

Ko! Nidrei vé-éssarei va'haramei ... .

Oh malheur! oh malheur! oh douleur! oh douleur !

LE GHETTO D'OSTROWIEC SOUS LES NAZIS

Le ghetto sous les nazis à Ostrowiec, est installé dans le quartier juif autour du complexe synagogal, en Novembre mil neuf cent quarante, en même temps que celui de Varsovie. A Ostrowiec, il n 'y avait pas de murs entourant le Ghetto. A certains endroits, facilement franchissables, il y avait des barrières gardées par un policier polonais armé, non-juif, et un soldat allemand.

Les juifs, habitant en dehors de l'espace délimité, avait un mois pour déménager au Ghetto. Il y avait bien des échanges d'appartements entre Juifs et non-Juifs installés dans le quartier juif. Ces derniers représentaient peut être dix pour cent par rapport aux premiers. Durant les années trente, beaucoup de Juifs s'étaient fait construire de belles maisons dans les quartiers périphériques qu'ils ont dus abandonner à ce moment-là.

Le Ghetto, réduit à l'ancien quartier juif, devait accueillir le double d'habitants installés précédemment: la totalité des douze mille Juifs. Quelques mois après, s'y sont ajoutés sept mille autres. Le « miracle » de la chèvre ne s'est pas produit. l'histoire de ce « miracle » mérite d'être contée.

Un Juif 'Hassid vint un jour se plaindre auprès de son Rabbi de l'exiguïté de son logement. Le Rabbi lui conseilla d'y établir son unique chèvre qui le faisait vivre. Le 'Hassid obéit au conseil du Rabbi. Trois mois après, il retourne chez le Rabbi en se lamentant: « la situation est irrespirable »! Le Rabbi lui ordonne alors de remettre la chèvre à l'étable. Aussitôt dit, aussitôt fait, le 'Hassid s'en retourne chez le Rabbi pour lui exprimer sa joie et sa reconnaissance. Nous n'avons pas joui de tels miracles. La situation devenant tellement irrespirable que certains voyaient dans la déportation une forme de solution.

Les nazis la surnommeront: « solution finale ».

La vie dans le ghetto devient vraiment irrespirable. Travaux forcés, assassinats nocturnes et épidémies de toute sorte était notre lot quotidien.

Au début, il y avait des rafles en plein jour. Les nazis, aidés de la milice juive, ramassait des hommes de tout âge pour accomplir des travaux inutiles en dehors de la ville. Tous, ne rentraient pas le soir sains et saufs. IL y avait des infirmes, des éclopés, des morts et des disparus. Petit à petit, la bonne organisation allemande remplaça l'improvisation du commencement: on distribua des cartes de travail, passeport pour la vie, qui se payaient très cher. J'en avais acheté une en me vieillissant de deux ans: car il fallait être dans sa dix-huitième année pour y avoir droit. Cela n'empêchait pas les assassinats pendant la nuit de dizaines de personnes parmi les intellectuels juifs. Les uns avait été laissés morts sur place, les autres expédiés vers une destination inconnue. Nous en avons retrouvé un ou deux à Auschwitz. Tout a été mis en œuvre pour entretenir la panique au sein de la population du Ghetto.

Il y eut des tentatives d'évasion. L'environnement hostile, les a faites échouer presque toutes.

Où aller? ou se cacher en attendant la fin de la guerre?

L'adversité devint un élément d'encouragement mutuel, voire de consolation.

« Le malheur de tous, est une semi-consolation », dit le proverbe hébreu « hébreu »

Piètre consolation! Tant qu'on nous le permettait, la vie reprenait toujours ses droits: il y a eu des naissances- très peu -, des mariages et des enterrements dans la plus grande discrétion.

Le nombre de morts par assassinat et épidémie atteignit environ vingt pour cent de la totalité. Les chambres à gaz se chargeront du reste. Pas tout le reste. Douze à quinze cents personnes demeureront, dans le petit Ghetto réduit à une rue, après la grande déportation d'Octobre quarante deux; elles étaient employées dans diverses entreprises travaillant pour les Allemands. Là, nous étions déjà fixé sur notre sort final.

La bataille de Stalingrad, vint à point nommé, nous tirer de notre désespoir. C'était le premier revers des Allemands. On répétait, je m'en souviens, la parole d'Esther - 6.13 - « Si Tu as commencé tomber un peu; tu finiras par tomber complètement devant lui », devant Mardochée. Telle était l'opinion des conseillers de Haman et de son épouse Zerech. Nous reprenions goût à la vie , fut-elle misérable.

La milice juive devint moins méchante. Les S.S. commençaient à préparer leur retraite en nous dépouillant de tout ce que nous possédions encore: or, argent et bijoux. Ils pressaient les tailleurs juifs à terminer leurs costumes civils sur mesure. Nous leur souhaitions qu'ils puissent bientôt s'en servir pour leur enterrement. L'humour juif - jamais trop méchant - n'avait pas perdu ses droits.

Nous passons ainsi un mois à nous remonter le moral et à espérer...

Un policier juif avait même trouvé moyen de ramasser tous les dollars-or en notre possession en échange d'un éventuel passeport pour l'étranger. Je ne sais si c'était réel ou de la simple escroquerie. Toujours est-il que nous étions « soulagés » de notre poids inutile.

Quelques jours après, c'était le déménagement vers le camp de travail tout neuf sur le modèle d'Auschwitz. A partir de ce moment-là, nous étions de véritables esclaves travaillant pour l'effort de guerre des Allemands jusqu'à l'épuisement de nos forces. Effort tellement indispensable que les SS avaient permis à une quarantaines de spécialistes - dont deux cousins WISENFELD, mon ex-beau-frère BAHARIER et moi­ même - à demeurer sur les lieux de production. Cela a duré cinq mois. Nous jouissions de conditions moins mauvaises qu'au camp. (Description dans « Célébrations pendant la Tourmente » à reproduire ici. ) Après la Révolte du Ghetto de Varsovie, en mai mil neuf cent quarante trois nous avons rejoint le camp.

REVOLTE DU GHETTO DE VARSOVIE 19 AVRIL 1943 VOICI CE QUE J'EN AI RETENU

Ayant vécu cette époque en Pologne dans un camp de travail à deux cents kilomètres de Varsovie, je puis vous décrire l'impact qu'eut l'événement sur la population non-juive et juive.

Nous l'apprîmes par la bouche des ouvriers non-juifs, le lendemain matin en venant à l'usine. Ils avaient l'air contents de pouvoir nous l'annoncer; et nous en fûmes très fiers. Nous traversâmes vers le soir la rue non-juive sans gardes et sans peur au ventre. Les visages de ses habitants devinrent tout à-coup moins haineux, presque amicaux. Certains le manifestaient par des gestes encourageants à notre égard.

Rentrés au camp, nous nous congratulâmes. Ce fut aussi le deuxième SEDER de Pessa'h, la deuxième soirée pascale. Personne n'envisagea la victoire prochaine sur les nazis: nous étions conscients de leur force militaire et de la faiblesse de nos combattants héroïques. Trois semaines durant, nous vécûmes un rêve dont l'interprétation ne faisait aucun doute: nul besoin d'être un Joseph pour deviner le triste avenir.

Ayant commis un article dans l'Almanach du K.K.L. à l'occasion du cinquantenaire de la Révolte du Ghetto de Varsovie - Strasbourg 93 - , j'avais cité Emmanuel RINGEBLUM, "Chronique du Ghetto de Varsovie", page 322, édition Robert Laffont 59, sous le titre: Pourquoi? Interrogation toujours valable.

POURQUOI ?

"Pourquoi n'avons-nous pas résister lorsqu'ils commencèrent à déporter trois cent mille Juifs de Varsovie?

Pourquoi nous sommes-nous laissés conduire à l'abattoir comme des moutons?

Pourquoi l'ennemi eut-il la partie si belle?

Pourquoi les bourreaux n'eurent-ils pas une seule perte?

Pourquoi cinquante SS - d'après certains, encore moins - , aidés de quelque deux cents Ukrainiens et d'autant de Lettons, purent-ils mener l'opération si aisément à bien"?

Les réponses de RINGELBLUM peuvent se résumer en quatre mots: la mise en condition. Art dans lequel les SS devinrent maîtres.

Et puis, pendant deux mille ans, on nous avait enseigné comment lutter pour la vie et non contre elle, fût-elle celle de notre pire ennemi.

Cependant, la Révolte ne fut pas inutile. Aux yeux des non-Juifs, elle nous restitua la dignité dont ils nous avaient dépouillé eux-mêmes.

En second lieu, elle relaya, d'une part, les martyrs de la foi d'il y a dix huit siècles sous l'occupation romaine d'Erets-Israël; d'autre part, elle rejoignit les centaines de milliers de Juifs qui se rendaient sur la "Place de Triage" - Umschlagplatz - revêtus du Talith et Tephillin, du Châle de prière et des Phylactères. Les uns et les autres livrèrent un combat gagné à l'avance, c'est le combat « hébreu », « pour la sanctification du Nom de D.", des martyrs ».

Beaucoup de survivants du génocide nazi, il est vrai, se déclarent parfois athées. Et pourtant, ils savent bien que sans un miracle, il était impossible de survivre. Emmanuel RINGELBLUM le répète à maintes

reprises dans sa Chronique du Ghetto de Varsovie: page 304, etc...

Ne seraient-ils pas des religieux qui s'ignorent, des personnes se reliant à Abraham, Isaac et Jacob, et au delà, à Celui qui donne la vie?

Je viens de lire une bonne analyse des Ghettos et Camps de la mort de Tzvetan Todorov: "Face à !'Extrême", Edition du Seuil. A ma connaissance, il est le seul non-Juif à rejeter l'idée que les Juifs se sont laissés mener par les nazis comme des moutons à l'abattoir.

Personnellement, je considère et les martyrs et les survivants comme d'authentiques résistants dignes d'imitation et dont le mérite ne cessera de rejaillir sur les générations futures.

LE CAMP DE TRAVAIL A OSTROWIEC

Nous avons été affectés à la briqueterie Jaeger, à quatre kilomètres du camp. On y fabriquait des briques réfractaires et toutes sortes de pièces de même nature supportant des températures très élevées.

L'entreprise fonctionnant vingt quatre heures sur vingt quatre, nous sortions parfois au travail la nuit, enchaînés à un fil de fer central et marchant au pas. L'aller et le retour étaient plus pénibles que le travail sur place. Nous rentrions au camp avec des blessés par les coups des SS ukrainiens et quelque fois avec des morts fusillés en route: parce qu »ils paraissaient s'écarter du rang. L'indifférence des Polonais non-Juifs et la moquerie de certains, nous ont fait plus de mal que les coups des gardiens SS. Comment, dans ces conditions, essayer de s'enfuir? Où fuir? Notre maintien dans la ville natale était perçu par nous comme la suprême humiliation.

Pourtant, il y eut des tentatives d'évasion, soit du camp, soit du lieu de travail. Les unes se sont terminées par des fusillades sur place, les autres par une exécution publique en guise d'exemple. Après la guerre, j'ai appris qu'il avait une évasion de réussie. L'exception qui confirme la règle générale de la conduite pendant la guerre de la plupart des Polonais non­ juifs. Il y en a eu également ailleurs, des exceptions. La forêt des Justes des nations à Jérusalem en témoigne.

A l'intérieur du camp, nous continuions à être administrés par la Police juive moins méchante qu'au Ghetto. Connaîssait-elle déjà le sort qui nous attendait tous? C'est possible.

Il y avait des baraquements avec des chalîts à trois niveaux. Les uns réservés aux travailleurs des Hauts-Fourneaux - la majorité - , les autres à l'entreprise Jaeger employant également la main d'œuvre féminine. La baraque des femmes était éloignée de celles des hommes Il y avait des Douches et une infirmerie, tenue par Na'hman FELTCHER, médecin praticien seulement. Il mérite un hommage particulier pour son comportement et son dévouement.

Pour nous divertir, ou nous détourner de toute révolte, les S.S. organisaient à l'intérieur du camp des concerts de musique juive et classique. Nous avions parmi nous des musiciens de talent qui avaient conservé leurs instruments t leur esprit de dévouement, de pouvoir réconforter. Et, nous en avions grandement besoin. Les nazis y assistaient et, même, applaudissaient. Ces musiciens s'appelaient SPILMAN, pratiquant cet art de père en fils depuis plusieurs génération. Un d'eux a survécu et il vit à Tel-Aviv.

La nourriture fournie par l'Administration du camp n'était pas suffisante. Nous savions déjà « organiser », qui aux Hauts-Fourneaux, qui chez Jaeger pour améliorer notre ordinaire. Personne n'y souffrait de la faim. On y apprenait de l'hébreu moderne avec un manuel qui se passait de main en main. De temps à autres, il avait même un Office de Ma 'ariv en catimini. Nous n'avions plus d'instruments de prière. Les nazis nous les avaient enlevés en entrant au camp. Il n'y avait pas d'épidémie en un an et demi de l'existence de ce camp.

Le moment le plus atroce a été les six dernières semaines - de mi­ Jmn à fin juillet - où nous sommes restés sans travailler en attendant l'avance ou le recul des troupes soviétiques. Il faisait très chaud à cette époque de l'année. Nous dormions sur la pelouse du camp balayée constamment par les projecteurs des tours de garde. Dévorés par les puces, notre sang maculait une grande partie de ce dortoir à la belle étoile.

Nouveau dilemme: fuir, ne pas fuir? Mourir d'ennui, ou d'une balle dans la nuque? Rien de pire que la torture morale!

Certains avaient fui, mais étaient revenus aussitôt.

« Le temps ne joue pas en notre faveur », nous disaient les Policiers juifs qui vivaient les derniers jours de leur vaine gloire. Ils s'occupaient à nous distribuer la nourriture accumulée au lieu de coups en cas de retard pour le travail. Nous n'avions plus le cœur à plaisanter, ni à pleurer sur leur attitude ridicule.

Ne sachant quoi faire, nous discutions des intentions criminelles de nos geôliers: veulent-ils nous tuer sur place, ou bien nous exposer au premier feu des Russes? Nous connaissions déjà leur lâcheté depuis la révolte du Ghetto de Varsovie. Les non-Juifs nous en avaient fait le récit avec force détails: comment ils avaient fui comme des rats du milieu un incendie.

Si je pouvais me souvenir de tout ce qu'avait été dit à ce moment-là, j'aurais de quoi remplir plusieurs cahiers de réflexions utiles. A moins de me ranger à l'avis de !'Ecclésiaste - 12.12 - « Mon fils, garde-toi d'écrire beaucoup de livres.« hébreu »

LE TRAVAIL CHEZ JAEGER

Un an et demi employé à divers travaux de terrassement et de construction, j'ai eu l'occasion d'observer le comportement de nos surveillants polonais non-juifs. Les uns, franchement antisémites, vous traitaient avec mépris et arrogance sans parler des coups de pied et de bâton spécialement confectionné à cet effet. Ils se faisait un malin plaisir à nous humilier soit parce que, au début, nous ne savions pas tenir correctement la pelle ou la pioche, soit parce nous étions pressés de terminer la tâche le plus vite possible et ne plus subir leur présence hostile

Affecté au creusement d'un étang, je devais préparer chaque jour une parcelle de quatre mètres carrés environ. Si par malheur je 1'avais terminé trop tôt, j'avais droit à une punition, de commencer une nouvelle parcelle. Je ne me souviens plus du nom de ce surveillant. Il se disait ingénieur agricole. En effet, il connaissait mieux les bêtes que les hommes; il nous prenait pour des ai maux. De temps à autre, il daignait nous adresser la parole en proférant des injures. Si nous n'y prêtions pas attention, nous avions droit à un coup de bâton. Ils étaient plusieurs de cet acabit.

Quand je suis passé à l'atelier de construction, j'y ai trouvé des surveillants d'une autre trempe. Nous étions redevenus des humains avec lesquels on communiquait par la parole. Mon travail consistait à faire des relevés de locaux destinés à être transformés. Plus d'une fois j'ai eu l'occasion de discuter avec l'architecte en chef au sujet de notre situation d'esclave. J'ai eu droit à quelques paroles de compassion. Cela n'a pas duré.

Nous sommes ensuite passés à la fabrication du matériel réfractaire. Là, nous avons trouvé un surveillant du nom de Renard, probablement d'origine française. Il proclamait haut-et-fort: « Je déteste les Juifs et j'en suis fier ». Dommage que je ne susse pas le français à ce moment-là! Je lui aurais répondu que ce n'était pas digne de son éventuel ancêtre Jules Renard, auteur de « Poil de Carotte ». Il ne se séparait jamais de sa badine de cavalier; illa faisait tournoyer pour nous inciter à travailler au « galop ». Triste sire! il manquait nettement d'intelligence.

Mon quatrième poste de travail chez Jaeger fut le coffrage du béton armé. Je travaillais sous l'ordre d'un maître-maçon aimant la dive­ bouteille uniquement pour se rincer le gosier, comme il avait l'habitude de le dire. C'est, lui, qui nous avait indiqué la cachette, lorsque nous avions cru à la libération imminente. Plus ivre que méchant, nous n'aurions pas dû lui faire confiance. D. en avait décidé autrement.

« C'est vraiment merveilleux, si nous sommes encore là ».

« hébreu » (Voir p. ... Chez Jaeger, les non juifs avaient pris l'habitude de nous fournir en fruits et légumes moyennant payement bien entendu. Nous en mangions sur place et en emportions au camp pour les camarades. Voilà un des avantages d'être demeuré dans notre ville, bien que réduit en esclavage.

Les Allemands en étaient parfaitement au courant. Cela les arrangeaient: le .rendement étaient excellent.

Ce même Jaeger n'avait pas hésité à se débarrasser « définitivement » d'un ouvrier non rentable. Ce fut le cas de plusieurs femmes dont celle d'Aharon FRIDENTAL, chef comptable de l'affaire. Je crois qu'il a été jugé et condamné après la guerre.

Les ouvriers non-juifs étaient généralement bien disposés à notre égard, pas au point de prendre des risques pour nous aider.

Il y avait un ingénieur du nom de MALIK qui avait été particulièrement gentil avec nous. Après la guerre, je l'ai revu à Paris où il m'a révélé qu'il était Juif comme nous. Il avait réussi à cacher son identité véritable pendant les années sombres. Il y en avait d'autres comme lui ailleurs. Mais, on pouvait les compter sur les doigts des deux mains.

UNE FAMILLE JUIVE A OSTROWIEC AVANT LA GUERRE 1939-1945

Je ne sais depuis quand la famille de mon père - Yaacov-Samuel Haléwi ROZENCWAJG - était installée à Ostrowiec, probablement depuis l'arrivée des premiers coreligionnaires dans cette région appelée à devenir un centre industriel pour toute la Pologne: dès la fin du dix septième siècle.

Jusqu'au milieu du dix neuvième siècle, les Juifs y étaient majoritaires. A la fin, ils devinrent minoritaires: trente trois pour cent de la population générale. Avant la dernière guerre mondiale, îl y avait trente six mille habitants dont douze mille Juifs environ.

Le changement de majorité est due à l'immigration de non-juifs pour faire fonctionner les industries lourdes appartenant à l'Etat polonais dont les Juifs étaient exclus. La natalité des Juifs n'est donc pas en cause; elle était bonne: quatre enfants viables en moyenne par famille.

L'organisation de la Communauté juive paraît avoir existé avant la municipalité de cette ville. Ce qui expliquerait sa structure solide fonctionnant démocratiquement

à l 'exemple d'un Etat moderne avec ses avantages et ses inconvénients. Dans ce contexte vivait la famille de mon père descendante de la tribu . de Lévi . Le patronyme ROZENCWAJG datant de l'époque napoléonienne, début du dix neuvième siècle.

L'ANCETRE

Personnellement, je n'entendis parler que de mon arrière-grand­ père Eliezer, Lippeh ROZENCWAJG, décédé au début de la fête de Pessa'h 1880 environ. Il venait d'être opéré d'une appendicite. Bravant l'interdit médical, il s'acquitta le premier soir de la fête du devoir de manger de la Matsa. Le lendemain, il n'était plus de ce monde, laissant derrière lui une veuve et six enfants: cinq fils et une fille. Je dois ce détail à Sandra Langer, arrière-arrière petite-fille qui vient de dresser un arbre généalogique à partir de cet ancêtre.

Le nom de mon grand-père était Weweh Lippess: Wolf fils de Lippeh, accessoirement, ROZENCWAJG. A la Torah, on l'appelait Zeeiv Ben Eliezer Lippeh Haléwi. Homme de belle stature, marié à Léa SZNOLD qui lui donna trois fils et deux filles. Lui et sa femme, âgé respectivement de quatre vingt deux ans furent déportés sans retour le douze Octobre quarante deux, après les fêtes de Souccoth. Puisse D. Se souvenir de leurs mérites!

Quarante années de prospérité économique firent de lui un notable, un commerçant avisé, un fabriquant de savon, un bâtisseur de maisons et un chef de famille hautement responsable du présent et de l'avenir de ses descendants sur le plan matériel et spirituel.

En 1928, il se retira des affaires en les confiant officiellement à ses deux fils Jacob-Samuel, mon père, et Yé'hiel-'Haïm, le plus jeune de ses cinq enfants. Ce dernier survécut à la Choa et décéda à Munich le 11.11.65. Il fut enterré au cimetière juif de Toulouse à Portet sur Garonne.

Quand éclata la crise économique mondiale en vingt-neuf, mon grand-père était en train d'achever la construction d'une maison de rapport, Rue Mlynska, à Ostrowiec. Il eut beaucoup de mal à la terminer: les emprunts accordés par le gouvernement polonais furent diminués de deux tiers et les affaires de ses fils subissaient les conséquences de la crise. Trois ans après seulement, il put terminer la construction et louer les appartements dont le produit servait à rembourser l'emprunt et à vivre sans soucis du lendemain.

Il me souvient des après-midis où il réunissait chez lui deux de ses frères et d'autres vieilles personnes pour prendre le thé tout en étudiant le Midrach Tan'houma et en évoquant l'histoire de la communauté et de sa famille. Les rares fois où j'assistai à ces causeries, me font encore chaud au cœur maintenant. C'est là que j'appris la façon dont mon arrière grand-père est décédé en voulant accomplir la Mitswa de consommer de la Matsa le premier soir de Pâque. Il ne m'appartient pas de juger s'il avait le droit de mettre sa vie en danger en accomplissant cette Mitswa. C'est que j'en ai retenu, c'est l'esprit du sacrifice pour les lois de la Torah. Plus tard, j'appris l'adage talmudique - Chabbath 83 B - à ce sujet: « La Torah ne saurait s'accomplir que par ceux qui sont prêts à se sacrifier pour (Nombres 19.14)

Pourquoi étudiaient-ils le Midrach Tan'houma? Sans doute, parce qu'il est le plus ancien commentaire allégorique sur la Torah.

« hébreu »

La prospérité revenue, la vie des grands-parents n'était pas sans ombres: ils venaient de perdre leur fils aîné, Eliezer-Lippeh. Le grand-père se charge alors de l'éducation des deux orphelins; et les fils veillent sur la veuve et la grande jeune-fille déjà étudiante pour devenir institutrice à l'Ecole publique ou juive. Une Ecole pour filles - Beith-Yaacov - venait de s'ouvrir à Ostrowiec à ce moment-là.

Mon père abandonna la fabrication du savon, produit maintenant par de grandes usines à partir de matières premières végétales importées, et développa surtout la production de bougies de toutes sortes.

L'oncle Ye'hiel se limita à la distribution des matières pétrolière, notamment la paraffine, aux fabricants de bougies et de cirage. Il faisait partie du consortium pétrolier, privilège hérité du grand-père; et, il possédait les capitaux nécessaire à cet effet.

En trente quatre, nous commencions à ressentir l'amélioration économique de la conjoncture internationale. Nous procédâmes au renouvellement des machines et des méthodes de fabrication. Mon père songea à s'agrandir. Il acquit la propriété avoisinante. Surpris par la guerre,il n'eut pas le temps de l'aménager.

Parlons de la famille, à présent.

VIE D'UNE FAMILLE JUIVE MOYENNE

Nous étions des gens moyens: ni spécialement riches, n1 pauvres, ni intellectuels, ni dépourvus de connaissances religieuses et profanes, de simples Juifs fiers de l'être, œuvrant à perpétuer le Judaïsme dans de conditions acceptables.

En 1934, la famille se composait des deux parents - Jacob­ Samuel, 41 ans, et Sarah-Rébecca, 35 ans, très belle et très pieuse - , cinq filles et un garçon: Keila-Perla 16 ans, Gucia 14 ans, Ephraïm­ Néhémia 9 ans, Frajdla 3 ans, Tsipora, 2 ans et Judith-Beracha 1 an. Il y avait un jumeau de ma sœur aînée Keila, - Aryeh-Leib - , décédé en bas âge, que je n'ai point connu.

Mes grandes sœurs allaient à l'Ecole publique où il y avait une heure d'Instruction Religieuse par semaine dispensée par un Instituteur juif certifié. Elles recevaient en outre des cours d'hébreu et de Yddish à la maison, trois heures par semaine. Quand elles avaient terminé l'Ecole Primaire, elles continuaient à suivre des cours secondaires dans un groupe scolaire juif de jeunes-filles. Il n'était pas question pour elles d'aller étudier dans un lycée d'Etat où les cours avaient lieu le Samedi avec présence obligatoire. Elles suivaient également les réunions chabbatiques organisées par les enseignantes du Beith-Yaacov, récemment établi dans notre ville. Le garçon de la famille, moi en l'occurrence, - après quatre ans de 'Heder - j'étais élève à l'Ecole Yessodei-Hatorah où les études sacrées avaient lieu le matin, 'Houmach-Rachi, Guemarah, etc. et les études profanes l'après­ midi par un instituteur non-juif délégué par l'Etat. Cette Ecole nous préparait au certificat d'études primaires. Je la quittai à l'âge de dix ans et demi pour aller à !'Ecole de Rabbi Youdel PERKAL personnalité mentionnée plus haut. En un an j'y appris comment devenir adulte, indépendant, grâce à la méthode de l'enseignement sans contrainte.

'allez pas conclure que la vie de ma famille était un long fleuve tranquille. Loin de là: nous connûmes des hauts et des bas, des périodes fastes et heureuses, mais aussi des difficultés de santé et de trésorerie.

Quelque fût le cas, toute la cellule familiale se sentait impliquée et y participait de tout son coeur et de toute son âme.

A Ostrowiec, la plupart des familles juives étaient constituées de la sorte, de Juifs conscients: fier de l'être et vouloir le transmettre

LA FAMILLE DE MA MERE , GOTLIB

Ma mère - Sarah-Rivka - née à CMIELOW, fille de Mena'hem­ Mendel Gotlib et de Frajdel Maïzels, était de famille 'hassidique, de Gour. Epouse aimée et fille dévouée, elle se souciait surtout de ses enfants; c'est elle qui décidait de leur éducation et de leur avenir. Mon père ne l'a jamais contrariée; il allait même prier Samedi-matin à la Synagogue des fidèles de Gour, au deuxième Miniann seulement, à dix heures trente.

Personnellement, je lui dois ma tendance à se dévouer pour autrui sans oublier ses propres intérêts.

C'est une des façons juives de pratiquer la charité: en se dévouant à la collectivité, on finit par en profiter soi-même.

Elle est décédée au ghetto d'Ostrowiec du typhus contracté en soignant les autres, la veille de Roch-Hachana mil neuf cent quarante deux.

Sa famille se composait de deux frères - Herch-Tsevi et Israél - et de trois sœurs - Tobeh, Sarah-Rivka et Tsiporah - . Herch-Tsevi avait émigré avant la guerre à Buenos-Aires où il pratiquait l'abattage rituel tout en secondant le Rabbin de la ville pour toutes les questions religieuses et d'éducation juive; il survécut ainsi à la Choa. Tous les autres et leurs familles furent déportés sans retour. Que leurs mérites rejaillissent sur le peuple d'Israël!

MON MARIAGE

Le vingt trois Octobre mil neuf cent cinquante trois, je contractai mariage civil à la mairie du cinquième Arrondissement de Paris avec Mademoiselle Suzette-Eveline KAHAN. La cérémonie religieuse eut lieu le Dimanche vingt cinq à la Synagogue du Séminaire Rabbinique, rue Vauquelin.

Fille unique de Rodolf-Reouven KAHAN et de Rosalie-Rachel JEGER, elle perdit son père le premier jour de Pessa'h quarante trois lorsqu'il sauta du train des déportés juifs à Tirlemont (Belgique) se rendant à Auschwitz; il fut abattu sur place par le S.S. de triste mémoire.

Il était originaire de Varsovie, fils de Baroukh KAHAN et de Hela DATINER.

Sa mère était fille de Moïse JEGER et de 'Hawa BAUMBERG; elle décéda à Pfastat le jour du neuf Av, Ticha Beav quatre vingt deux. Les deux parents de mon épouse sont enterrés au cimetière juif Ma'hazikei­ Hadath d'Anvers, à Putte.

Les grands-parents KAHAN périrent dans la Choa en Pologne.

Puissent leurs mérites assister leurs nombreux descendants!